Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Aspects économiques et douaniers du système colonial français et ses particularismes en AOF et en Côte d’Ivoire

Mis en ligne le 10 juillet 2018

 

Il y a quarante ans la France « décolonisait » l’Afrique Noire. L’opinion couramment admise veut que cela se fit sans heurts (1). Le mérite en revient sans doute à la clairvoyance des dirigeants français qui préparèrent, dès 1944, le terrain de l’autonomie (2).

Le mérite en revient également à la sagesse des élites africaines qui se placèrent avant tout sur le terrain des libertés publiques et de la réduction des inégalités sociales. Cependant à la fin des années cinquante, ces leaders choisirent l’indépendance sans y avoir été véritablement préparés.

La situation économique laissée par le pouvoir colonial dans les territoires de l’Afrique-occidentale française était paradoxale : d’une part une balance commerciale proche de l’équilibre sinon excédentaire (tel fut le cas de la Côte d’Ivoire), d’autre part un tissu industriel quasi inexistant.

Si quarante années de recul semblent insuffisantes pour dresser un bilan colonial objectif et complet (3) elles permettent tout de même d’en définir les traits économiques et douaniers les plus marquants en les adoucissant en ce qui concerne l’A.-O.F. et plus encore la Côte d’Ivoire.

Sur le plan économique

 

À l’origine, les préoccupations essentiellement politiques et nationalistes avaient présidé à la conquête d’un vaste empire colonial ; cependant très vite les considérations économiques et défensives prirent le pas pour maintenir et pérenniser l’entreprise.

Ne fallait-il pas préserver un empire qui était passé de la quatrième place en 1896 à la troisième en 1913 (4) puis à la première place, en 1928, des partenaires commerciaux de l’Hexagone; ? Comment expliquer un tel phénomène qui reléguait au second rang des partenaires commerciaux européens aussi prestigieux que l’Angleterre, l’Union Belgo-Luxembourgeoise et l’Allemagne ?

 

Plusieurs raisons peuvent être avancées. Tout d’abord, cette prépondérance de l’Empire (donc de l’A.-O.F.) dans le commerce général de la France, qui devait se maintenir jusqu’à l’indépendance des territoires, résultait de la volonté métropolitaine de rechercher des débouchés stables aux produits manufacturés fortement concurrencés par l’industrie européenne et américaine et s’expliquait par la stabilité politique des colonies dans lesquelles ne se dessinaient pas encore des velléités de révolte et d’indépendance.

Le marché colonial servit ainsi d’exutoire au trop plein de richesses résultant de la vitalité économique métropolitaine des années vingt (5) : n’étant soumis à aucun risque politique ni diplomatique, il adoucissait les contraintes des marchés étrangers que la France devait affronter (6).

 

Après la dépression économique des années trente, le domaine colonial constitua une zone protégée et réservée pour certaines branches industrielles (distilleries, usines textiles, construction et bâtiment, sucreries). Ensuite, le marché colonial fut un formidable réservoir de matières premières agricoles et minières brutes. Les quelques semi-produits transformés sur place (huile, peaux, coton égréné, etc.) furent obtenus avec des matériels souvent anciens et démodés.

Il n’y eut donc pas véritablement d’efforts d’industrialisation d’autant que la main-d’œuvre était bon marché, la protection sociale limitée et le patronat omnipotent. Le marché colonial permettait ainsi une formidable économie de réserves en or, avant 1914, et de devises après la Première Guerre mondiale.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les avantages procurés par l’appartenance à la zone franc semblaient trop importants pour qu’on les sacrifiât à la compétitivité des entreprises. En se fournissant dans les pays d’outre-mer, la métropole économisait chaque année plusieurs centaines de millions de devises !

 

De cette façon, le marché colonial allait constituer le pilier de la puissance économique française et lui assurer l’essentiel de ses débouchés, même si, comme le précise J. Marseille (7), se dessinent déjà les futurs contours de la nouvelle politique commerciale de la France.

Enfin l’Empire était le réceptacle privilégié du trop plein de capitaux. Dès 1880, l’investissement colonial fut essentiellement public et destiné à couvrir les frais des premières installations, mais il se privatisa rapidement au début du siècle. Si 25% de l’épargne furent placés sans doute maladroitement dans l’emprunt russe, 12% de l’épargne totale furent investis dans les colonies (8). Cette proportion passa à 30% en 1929 pour parvenir à 45% en 1939 !

 

Après la Seconde Guerre mondiale ce pourcentage sera maintenu mais proviendra en grande partie de l’investissement public (9).

Hélas cette politique eut son revers car l’Empire paralysa également le dynamisme de l’économie française. La politique coloniale de la France fut commerciale, elle ne fut jamais économique ni industrielle. Pour amplifier et diversifier davantage les échanges, dans l’intérêt réciproque des partenaires, il aurait fallu se montrer plus hardi et plus audacieux afin d’accroître la mise en valeur territoires coloniaux !

Hélas, la hardiesse et le modernisme ne présidèrent pas aux décisions politiques. Alors qu’on aurait pu, avec un peu d’imagination, envisager le développement de ces pays sous l’angle d’une large ouverture aux marchés extérieurs (au risque de voir disparaître certaines entreprises coloniales incapables d’affronter la concurrence) la politique électoraliste de la Troisième puis de la Quatrième République allait mettre en place et maintenir un système protectionniste rigide, austère et archaïque.

 

Par une politique monétaire trop rigide et axée sur la stabilité du franc, la métrople rendit les produits coloniaux chers, non compétitifs et invendables sur les marchés étrangers ; elle imposa à ses territoires des produits manufacturés trop onéreux par rapport aux produits similaires étrangers.

La France elle même, à partir de la crise économique de 1929, en pratiquant une politique constante de soutien des cours et de surprix dans le but exclusif de garantir ses débouchés, s’est éloignée des marchés européens, privée des atouts indispensables à une productivité accrue et engagée dans un engrenage préjudiciable à ses intérêts dont la décolonisation pouvait seule la sortir.

Tout semblait donc immuable d’autant que les intérêts des producteurs nationaux et coloniaux étaient dans leur ensemble solidement protégés. En revanche, ceux des consommateurs métropolitains ou ultra-marins l’étaient beaucoup moins car les préférences tarifaires d’entrée et l’absence de droits de sortie sur les produits sommairement transformés étaient immanquablement annihilées par une politique de surprix (10).

 

Ce système protectionniste sera défendu avec vigueur jusqu’à l’indépendance ou l’autonomie des territoires. En 1957, alors que la loi-cadre avait déjà tracé les grandes lignes de l’évolution des territoires, les milieux coloniaux s’inquiétaient encore des risques d’éclatement de l’unité commerciale française, que pouvaient entraîner l’adhésion de la France au marché européen (11) et le libre accès au marché français des matières premières étrangères, sans se soucier d’améliorer la productivité de leurs activités et de procéder à des restructurations indispensables à la conquête de nouveaux débouchés.

L’association à la Communauté Européenne des territoires autonomes, puis indépendants, ouvrit la porte du marché européen à la quasi-totalité de leurs produits.

Mais ces nouveaux États, par une politique douanière cohérente et ambitieuse, allaient devoir affronter le marché mondial sans y avoir été véritablement préparés. Pendant ce temps, la métropole compensait la perte de son domaine colonial par une expansion commerciale et économique sans précédent (12) ; tout en continuant à fournir ses anciennes possessions et à s’y approvisionner, elle allait montrer ses capacités d’adaptation à la conjoncture internationale.

 

Sur le plan douanier

§ 1 Une politique volontairement protectionniste

 

Hormis la période du Second Empire, la métropole garda la maîtrise des régimes douaniers qui réglèrent les échanges de ses colonies jusqu’à leur indépendance. Ces systèmes douaniers, plus ou moins souples suivant les périodes et les territoires, influencèrent la nature et la diversité des échanges.

La philosophie économique coloniale ne pouvant être différente de celle retenue en métropole, ils furent le reflet fidèle de la conjoncture économique de l’époque, mais ils ne permirent pas toujours de faire face à la concurrence trop vive de certains pays étrangers.

 

Si le sucre colonial perdit toute compétitivité face au sucre de betterave dès l’abolition de l’esclavage, le caoutchouc de cueillette disparut des statistiques douanières ivoiriennes au lendemain de la Première Guerre mondiale, victime du caoutchouc de plantation du sud-est asiatique car les échanges, basés sur l’économie de marché, étaient très sensibles à l’offre et à la demande et à l’évolution des besoins.

Pourtant une constante demeure : le trafic colonial fut toujours un échange de matières premières brutes entre la colonie et la métropole et de produits semi-ouvrés ou finis entre la métropole et la colonie.

 

Naturellement, l’industrialisation de la métropole a favorisé la diversification des produits bruts, et l’on est ainsi passé de matières premières de consommation directe (épices, tabac, sucre, etc) à des matières premières industrielles (cacao, oléagineux, minerais, bois, etc).

Dans l’autre sens, peu ou pas de modification ; il s’agissait de produits transformés de grande consommation (tissus, alcools, armes, farines, etc) ou de produits destinés à la mise en valeur des territoires ou à faciliter l’évacuation des productions coloniales (biens d’équipement ferroviaires, véhicules routiers, constructions métalliques, etc).

Ceci résultait des survivances du pacte colonial qui prohibait toute transformation des produits de base et du système douanier qui ignorait jusqu’en 1932 le régime de la transformation industrielle et également d’un manque d’audace des industriels français qui se content