Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Les douaniers au siège de Strasbourg en 1870 (1ère partie)

Mis en ligne le 1 juillet 2020

Si, à plusieurs reprises, les Cahiers ont évoqué la participation des douaniers, en tant que tels, à des faits de guerre (*), ce n’est ni l’effet du hasard, ni l’indice d’une prédilection du comité de rédaction pour l’histoire militaire. Notrre revue ne peut avoir d’autre objectif que la mise en valeur des divers aspects de l’histoire douanière; or, la guerre y tient une place importante. De 1792 à 1940, en effet, les agents des brigades ont connu, selon l’expression de Boucher de Perthes, un « état amphibie », mi-civil, mi-soldat. Cette situation ambigüe a profondément marqué, au 19ème et au début du 20ème siècle, la vie et la mentalité de ses employés: elle singularise la douane au sein de l’administration française.

 

Telle que la relate Paul Texier, l’action des douaniers de l’Est durant le siège de Strasbourg illustre, par ses côtés héroïques mais aussi par ses faiblesses, un aspect original du passé de la douane française. Et ce récit documenté et vivant nous permet, de surcroit, de mieux connaître un moment de notre histoire que l’orgueil national a porté à occulter. (NDLR, 1985)


(*) Cahiers:
N °  1 – 1985 – « Le massacre de Margny » par Claude Pélerin et « De la difficulté d’être fonctionnaire des douanes dans le département du Nord entre 1790 et 1793» par Jean Clinquart;
N ° 2 – 1985- « En 1870, des douaniers devant le conseil de guerre » par Claude Pélerin et « souvenirs de captivité d’un douanier du 4ème bataillon » par ;
N °  3 – 1986 – « l’ordre de bataille et les unités de douane (1861-11968» par Claude Pélerin;
N °  6 – 1988- Spécial  « Boucher de Perthes « ;
N °  7 – 1989 – « Douaniers et missions spéciales » par Claude Pélerin.

 

Le début de la guerre : l’investissement de Strasbourg

 

Le 19 juillet 1870, l’Empereur Napoléon III déclarait la guerre à la Prusse.

 

Déjà, depuis quelques jours, des précautions avaient été prises de part et d’autre du Rhin.

 

Douanier de Strasbourg - Aquarelle de Fort - Musée des Douanes

Douanier de Strasbourg – Aquarelle de Fort – Musée des Douanes

 

C’est ainsi que, dès le 15 juillet, le nombre de soldats d’infanterie de service au poste du grand Rhin (tête du, pont de Kehl) avait été porté à cinquante, un brigadier et quatre lanciers leur étant adjoints.

 

Comme il n’existait sur ce point de la rive française aucun abri pour un si grand nombre d’hommes, ni pour les chevaux, le receveur de la Douane avait permis de placer les cinq chevaux des cavaliers dans une dépendance des bâtiments de son administration; une demande avait été adressée à la direction de la Douane, à Strasbourg, pour qu’elle veuille bien permettre de donner place dans ces mêmes bâtiments aux trente fantassins qui ne pouvaient être abrités dans le corps de garde spécialement affecté au service ordinaire (20 hommes) (1).

 

Au cours du siège de Strasbourg les bâtiments de la Douane du pont de Kehl allaient être totalement détruits.

 

Par ailleurs, le 17 juillet à midi, les autorités badoises avaient fait tourner la partie pivotante du pont de chemin de fer, puis ramener, à quinze heures, le pont routier sur bateaux. Les pontonniers français en avaient fait autant de leur côté. Le 22 juillet, vers trois heures après midi retentit du côté de Kehl une formidable explosion; on apprit bientôt qu’elle provenait d’une mine dès longtemps pratiquée dans les blocs de maçonnerie qui supportaient le pivot du segment tournant du chemin de fer sur la rive droite du Rhin; les artilleurs badois venaient d’y mettre le feu » (1).

 

 

Le 31 juillet, « à la tombée de la nuit, les douaniers de garde le long de la digue (rive française) avaient remarqué des patrouilles de cavalerie sur la digue badoise » (1).

 

Dans un rapport du 30 juillet 1870 au Préfet du Bas-Rhin, le sous- préfet de Shlestadt (Selestat) rend compte de l’état d’esprit de la population dans sa circonscription :

 

« Les observations faites, sur les bords du Rhin par Benfeld et Rhinau, Marckolsheim et Schoenau par les escadrons volants du 6ème lancier sont d’un bon effet sur la population. Les douaniers sont fort zélés et sont des. sentinelles d’observation qui rendent de grands services ».

 

Les douaniers de service le long du Rhin s,ont amenés, à plusieurs reprises, à échanger des coups de feu avec les patrouilles badoises.

 

Le « Courrier du Bas-Rhin » évoque le cas dans son édition du 31 juillet 1870:

 

« Roeschwoog le 30 juillet 1870. Il était admis, ce semble, que les lois de l’humanité en temps de guerre mettaient à l’abri de toute atteinte directe les personnes non armées se livrant purement et simple- ment aux travaux des champs.

 

Il parait toutefois qu’il n’en est plus ainsi; dès hier, 29 juillet, des balles étaient dirigées vers la banlieue de Fort-Louis par les patrouilles badoises des bords du Rhin et cela même contre des femmes. Plusieurs décharges avaient, en outre, été dirigées contre les postes des douanes français de Dalhunden et de Fort-Louis, quoique jusqu’à présent on n’ait eu à reprocher à nos douaniers la moindre provocation.

 

Mais la réponse à des actes aussi odieux ne s’est pas fait attendre. Dès le matin de ce jour, des chasseurs à cheval en reconnaissance à Dalhunden ont fait feu et jeté à bas des chenaux deux dragons ennemis. Puis vers le soir, des douaniers, sous le commandement du capitaine Allot, munis depuis quelques heures à peine d’armes à longue portée, et auxquels s’étaient joints quelques volontaires résolus, sont allés exécuter un feu de peloton contre les postes allemands de Hugolsheim et de Soellingen et, selon toute apparence, quatre hommes au moins ont été mis hors combat ».

 

Le 4 août, le même journal cite une lettre de son correspondant à la Wantzenau qui relate un incident semblable survenu un peu plus au sud que le premier :

 

« Les patrouilles qui circulent en face de nous n’ont pas fait mine encore de vouloir essayer leurs fusils contre notre rive. Mais près d’ici, à 0ffendorf, quelques sentinelles allemandes ont tiré l’autre jour sur un enfant de 12 ans qu’elles n’ont heureusement pas atteint. Un sous-brigadier des douanes a essuyé aussi le feu de sept coups de fusil tirés du rivage badois par des cavaliers; il n’a même pas été blessé et a si bien riposté qu’une de ses balles a abattu un ennemi qu’on a parfaitement vu tomber de cheval.

 

Les douaniers sont du reste en état maintenant de répondre aux coups de feu de nos voisins du pays de Bade; ils sont munis de fusils à tabatières, une arme précise et de longue portée. Ils sont échelonnés sur toute la rive et montent la garde pendant la nuit ».

 

De son côté, L’impartial du Rhin, journal concurrent, fait paraître à la même époque un article similaire :

 

« Notre correspondant de Kesseldorf nous écrit le 3 août :

 

Les quelques douaniers que nous avons sur le Rhin tiennent en respect les sentinelles badoises. Celles-ci se permettent, la nuit comme le jour, de tirer sur nos douaniers, qui cependant ne leur veulent pas de mal. On ne manque pas, vous le pensez bien, de leur donner chaque fois une réponse et il est arrivé plus d’une fois que la réponse a porté plus juste que la question : aucun des nôtres n’a encore succombé, tandis que plusieurs des leurs ont déjà passé de vie à trépas, et cela par la faute de leurs armes; leurs balles se perdent dans le Rhin; celles que lancent nos fusils à tabatières portent plus loin et les atteignent. »

 

Les hostilités commencèrent, du côté français, dans des conditions d’impréparation et de désordre dont les effets se firent immédiatement sentir.

 

En Alsace, les troupes du Maréchal Mac-Mahon étaient battues à Wissembourg, le 4 août, puis à Reichshoffen et Froeschwiller, le 6. Le même jour, Bazaine était défait à Forbach. Les forces allemandes avaient ainsi fait sauter un verrou vers Paris et la plaine d’Alsace leur était largement ouverte.

 

Le 10 août, elles atteignaient Strasbourg qui était sommée de se rendre par le général Bayer, commandant le corps badois.

 

Devant le refus catégorique du général Uhrich, commandant supérieur de la place de Strasbourg, et du Préfet impérial du Bas-Rhin, le Baron Pron, la ville est investie le 12 août.

 

Les autorités civiles et militaires de Strasbourg adressent alors aux habitants la proclamation suivante :

 

« Des bruits inquiétants, des paniques ont été répandus ces jours derniers, involontairement ou à dessein, dans notre brave cité. Quelques individus ont osé manifester la pensée que la place se rendrait sans coup férir.

 

Nous protestons énergiquement, au nom de la population courageuse et française, contre ces défaillances lâches et criminelles.

 

Les remparts sont armés de 400 canons. La garnison est composée de 11.000 hommes, sans compter la garde nationale sédentaire. Si Strasbourg est attaquée, Strasbourg se défendra tant qu’il restera un soldat, un biscuit, une cartouche. Les bons peuvent se rassurer; quant aux autres ils n’ont qu’à s’éloigner ».

 

Les ruines du bâtiment de la douane et du corps de garde du pont du Rhin – Bibliothèque numérique patrimoniale de l’Université de Strasbourg

 

 

L’organisation de la défense

 

 

En fait la situation était moins brillante et le général Uhrich ne disposait que d’un seul régiment complet, le 87ème de ligne, et d’éléments disparates rescapés des batailles de Wissembourg et de Reichshoffen.

 

A. Schneegans, témoin du siège, détaille les forces enfermées à Strasbourg :

 

 

« Pendant la nuit et durant les jours qui suivirent, les débris de l’aile droite de Mac-Mahon, réfugiés en ville, furent réorganisés à la hâte. On créa des cadres; on y versa tant bien que mal ces fugitifs; on forma quelques bataillons qui ne formaient aucune cohésion, qui ne connaissaient pas leurs chefs et qui devaient se souvenir d’avoir été vaincus.

 

Il se trouva ainsi à Strasbourg des artilleurs débandés des 3ème, 9ème, 16ême et 20ème régiments, des soldats du 9ème et du 2ème régiments du train, des hommes du 10ème et du 13ème bataillons de chasseurs, du 13ème, du 67ème, du 96ème de ligne, un bataillon de zouaves et de turcos de divers régiments, cinq bataillons d’un régiment de marche d’infanterie, une centaine de gendarmes, trois sections d’infirmiers et d’ouvriers d’administration, environ 400 douaniers, soldats solides qui s’étaient repliés sur la ville après la bataille et qui avaient été formés en compagnies d’élite, enfin quelques petits dépôts et un escadron de marche de cavalerie, conglomérat douteux de tous les hussards, lanciers, cuirassiers et chasseurs qui étaient revenus de la défaite. Il faut y ajouter ta garde mobile ».

 

Frédéric Piton, dans son Journal d’un assiégé signale également la présence des douaniers et décrit leur arrivée à la date du 7 août en ces termes :

 

« De bonne heure, la porte de pierre est ouverte, l’énorme cohue des fuyards, sans cesse augmentée d’éléments nouveaux, se précipite en ville et le lamentable défilé commence …. Au milieu de ces hommes en désordre passaient de temps en temps des brigades de gendarmes graves et corrects, ou des piquets de douaniers qui se repliaient en ville pour échapper à l’ennemi ».

 

 

Ces témoignages reflètent l’ambiance, au début du siège et laissent l’impression qu’au milieu de soldats désemparés et de troupes hétérogènes que l’on tente d’ordonner, les douaniers forment un ensemble cohérent et discipliné.

 

Le Baron Du Casse, dans le Journal authentique du siège de Strasbourg, se borne à noter que le Directeur de la Douane mit, le 7 août, 450 douaniers à la disposition de la défense.

 

Le général Uhrich évoque ce fait devant le conseil de défense en remarquant que « cela donnait deux petits mais bons bataillons d’un effectif de 450 hommes« .

 

L’intervention en unités constituées d’agents d’une administration fiscale dans un conflit armé peut paraître insolite de nos jours. Mais il faut savoir qu’en application des ordonnances du 31 mai 1831, du 11 mai et du 9 septembre 1832 stipulant que « les brigades armées des douanes pouvaient être affectées au service militaire », le décret du 26 juillet 1870 avait décidé en son article 1 que le corps armé des douanes était mis à la disposition du Ministre de la Guerre dans les départements de la Moselle, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin.

 

Par ailleurs, le décret du 27 juillet 1870 avait précisé que « les brigades armées de l’Administration des Douanes appartenant aux directions de Metz et de Strasbourg seraient affectées dès à présent au service militaire de la frontière et mis à la disposition du département de la guerre ».

 

C’est en application de ces textes qu’au début du siège, les douaniers repliés à Strasbourg furent mis à la disposition du commandement pour le service de la place et pour sa défense par le Directeur, Colonel de la 2ème légion des douaniers de l’Est, M. Marcotte.

 

Ce dernier, dans un rapport au général Uhrich en date du 4 septembre 1870, apporte les précisions suivantes :

 

« Les brigades de ma direction, au commencement des hostilités, divisées en deux bataillons nominaux, présentaient un effectif réel de 589 hommes. Après la malheureuse issue du combat du Wissembourg, l’ennemi débordant de tous côtés la frontière, les lignes furent levées et l’ordre a été donné partout de rejoindre Strasbourg, lieu fixé pour le rassemblement de la Légion (des douanes).

 

Presque toutes les brigades de la frontière du Palatinat et deux autres des bords du Rhin ont été coupées, sans que je sache encore quel e été leur sort; en somme, ont manqué ici à l’appel, 4 officiers, 132 sous-officiers et préposés soit 136 hommes.

 

Effectif restant au 7 août : 453 hommes auquel il faut ajouter trois nominations par suite de vacances. Total 456.

 

La Légion, ainsi réduite, a été réorganisée en un bataillon de guerre de quatre compagnies composées, officiers déduits, de 433 hommes; la première (guides) de préposés garçons; la deuxième (guides) de préposés garçons en très petit nombre et d’hommes mariés sans enfants ou n’en ayant qu’un ou deux à leur charge; la troisième (réserve) de préposés pères de famille ayant de deux à cinq enfants; la quatrième (réserve) d’hommes usés par l’âge ou ayant cinq enfants et plus ».

 

P. Raymond Signouret nous donne quelques détails complémentaires :

 

« Cette 2ème légion de douaniers de l’Est se composait de 347 hommes du service actif (plus quelques vétérans dont le nombre n’a pas été exactement déterminé) de 48 caporaux, 38 sous-officiers et 20 officiers (10 lieutenants, 5 capitaines et 5 officiers supérieurs).

 

Voici les noms de ces derniers :

– Colonel : M. Marcotte.
– Chefs de bataillon : MM. Astier, Peythieu, Le Serurier, Huentz.
– Capitaine Adjudant-Major : M. Allot.
– Capitaines : MM. Arbez, Artisez, Desoriez, Lacour.
Lieutenants : MM. Auth, Beilstein, Bernard, David, Leulier, Maire, Muller, Pinteaux, Schelle, Weiss. »

 

Il faut ajouter que des agents du service des bureaux combattirent sous l’uniforme de la garde nationale sédentaire et en particulier, avec le grade de lieutenant au 4ème bataillon, canton sud, M. Julien Alfred d’Alaret, commis à la direction des douanes de Strasbourg.

 

Dans la ville assiégée la défense s’organisa. Les hommes furent regroupés, encadrés et affectés à l’un des quatre arrondissements de la zone de défense qui entoure la ville.

 

Le premier arrondissement, sous les ordres du Lieutenant-Colonel Rallet, comprenait l’ensemble de la citadelle qui, située à l’est de la ville, face au Rhin, formait le principal ouvrage des fortifications.

 

 

Le second couvrait le front sud, de la citadelle à la porte nationale. Il était, en principe, protégé par une zone inondable. Les troupes qui le défendaient furent mises sous la responsabilité du Colonel d’artillerie Petitpied.

 

Le troisième arrondissement, depuis la porte nationale jusqu’au bastion 12 qui protégeait le nord de la porte de pierre, fut placé sous le commandement du Colonel Blot du 87ème régiment d’infanterie de ligne.

 

Enfin, le quatrième arrondissement protégeait le secteur nord, du bastion 12 de la citadelle.

 

Commandé par le général Von Werder, l’ennemi, dont le quartier général fut installé à Lampertheim, s’organisa, pour sa part, depuis Schiltigheim, Mittelhausbergen et Oberhausbergen.

 

 

De ce fait, le troisième arrondissement de défense se trouva le plus exposé, face au front d’attaque allemand. C’est là que furent placés les douaniers avec un bataillon de mobiles et le 87ème de ligne, seul régiment complet de la garnison.

 

Alfred Touchemolin, en annotant une réédition du Journal d’un assiégé de Frédéric Piton, déjà cité, remarque que « les douaniers, tous anciens soldats, formaient un solide petit bataillon commandé par M. Marcotte, Directeur des Douanes. Ce bataillon fit partie du 3éme secteur, front d’attaque. Habitués au dur métier de garde-frontière, rompus aux intempéries, les douaniers fournirent d’excellents éclaireurs pour le service des avant-postes ».

 

 

L’avance rapide de l’ennemi prit la défense de Strasbourg au dépourvu.

 

A l’extérieur des fortifications « les glacis n’étaient pas rasés; les arbres, de toute part, interceptaient la vue; les constructions restaient debout dans les zones militaires ».

 

Tous ces obstacles permettaient aux assiégeants de s’abriter et de camoufler leurs déplacements. Il convenait tout d’abord de les supprimer et la première tâche assignée à la légion des douaniers fut de couvrir les sapeurs et les ouvriers chargés de ces travaux.

 

A. Schneegans lui rend hommage en ces termes :

 

« Il serait injuste de ne pas donner une mention spéciale au bataillon des douaniers, hommes intrépides et d’une solidité à toute épreuve, qui, retirés du service militaire depuis de longues années, avaient été rassemblés à la hâte après Froeschwiller et enrégimentés à Strasbourg.

 

Ils furent employés, dans les premiers temps surtout, aux sorties qui s’opéraient du côté de Koenigshoffen; ils protégeaient l’abattage des arbres et des maisons qui gênaient le tir; ils laissèrent beaucoup de morts et de blessés sur le champ de bataille et seront certainement cités avec honneur dans les rapports militaires qui rendront compte de la défense de notre ville ».

 

Les douaniers furent ensuite chargés de missions de reconnaissance auxquelles les prédisposait leur expérience professionnelle.

 

« Dès les premières heures du danger, les douaniers avaient été organisés militairement et ces braves gens, pour la plupart anciens militaires, habitués aux veilles et à la fatigue, et connaissant à fond tous les abords de la ville et des rives de et du Rhin, rendirent à la défense, concurremment avec les francs-tireurs, des services signalés…

 

Ils furent surtout employés à aller chaque matin à la découverte, à surprendre les sentinelles perdues de l’ennemi, constater si les assaillants étaient parvenus durant la nuit à établir quelque poste caché, s’ils avaient commencé de nouveaux travaux d’approche ». (1)

 

Dans ses Impressions et souvenirs, le général Taufflieb, encore enfant pendant le siège, rapporte l’anecdote suivante dont il fut le témoin alors qu’il rendait visite à son père, officier d’artillerie de la garde nationale, sur les remparts de Strasbourg :

 

« Pendant le repas, une patrouille de douaniers vint signaler à la batterie la présence d’Allemands dans une maison que l’on devait apercevoir du rempart.

 

Immédiatement deux pièces étaient pointées sur l’objectif que montrait le douanier. Plusieurs projectiles furent envoyés. La capitaine vint nous dire qu’à la lunette on avait vu les Allemands se sauver rapidement et ils avaient dû, pensait- il, y laisser quelques plumes ».

 

Garde aux remparts et aux ouvrages extra-muros, escarmouches, coups de main, reconnaissances sont alors la réalité quotidienne de nos douaniers qui participent également à des sorties de plus grande envergure.

 

« Au début du siège, le 16 août, le général Uhrich, voulant obtenir des renseignements certains sur les projets de l’assiégeant et tâcher d’entraver la construction de ses premières batteries, après avoir déclaré la place investie, fit sortir une reconnaissance composée de deux bataillons, deux escadrons avec une batterie et deux sections de douaniers.

 

Des infirmiers avec douze cacolets suivirent la colonne qui s’avança vers le nord-est et bientôt fut en présence de forces considérables. Le combat s’ engagea, la reconnaissance dut rétrograder, laissant trois pièces aux mains des Prussiens ». (2)

 

Cette sortie, dont l’opportunité et la réalisation furent ultérieurement fortement contestées, s’était soldée par un échec et fit de nombreux tués et blessés dont son chef, le Colonel Fiévet, qui mourut quelques jours plus tard des suites de ses blessures.

 

Un certain nombre de douaniers furent détachés comme artilleurs et, par ordre en date du 2 septembre 1870, le Directeur-Colonel de la 2ème légion cita à l’ordre du jour des brigades les noms de Clamer et Schneider, sous-brigadiers à Strasbourg et à Froensbourg, détachés au service de l’artillerie où-ils s’étaient fait remarquer par leur dévouement et leur sang- froid. Des avancements furent donnés à ces deux braves sous-officiers.

 

 

Par ailleurs, les vétérans de la quatrième compagnie furent chargés de service divers à l’intérieur de la ville : factionnaires, plantons, garde de la douane, de l’entrepôt, de la préfecture, de l’hospice civil, des archives, de la direction.

 

A titre d’exemple de l’étendue et de la diversité des missions dévolues aux douaniers de la 2ème Légion, on peut citer cet ordre de service qui prévoyait pour la même journée :

– Reconnaissance du matin aux portes : 52 hommes.
– Extra-muros aux rotondes du chemin de fer : 41 hommes.
– A l’ouvrage avancé n° 37 : 26 hommes.
– Artilleurs au même ouvrage : 13 hommes.
– Services divers à l’intérieur de la ville : 45 hommes.
Soit ensemble 177 hommes, non compris les officiers.

 

 

L’épisode du 24 aout 1870

 

 

Une des actions de combat auxquelles les douaniers participèrent est restée particulièrement célèbre et a été rapportée par de nombreux auteurs, chacun ajoutant quelque détail à son récit.

 

Le Courrier du Bas-Rhin, quotidien strasbourgeois, donne à chaud l’information dans son édition du 24 août :

 

 

« CHRONIQUE LOCALE – POST SCRIPTUM – MIDI.

 

Une sortie vient d’être opérée du côté de la rotonde du chemin de fer par un détachement de la garnison.

 

L’ennemi cherchait à exécuter des travaux de tranchée. Après une vive fusillade, il a été repoussé, ayant laissé un certains nombre de morts et de blessés. Les travaux commencés par l’ennemi ont été détruits.

 

Les douaniers qui formaient l’avant-garde du détachement ont ramené neuf prisonniers du 34ème régiment d’infanterie prussienne ».

 

Le général Uhrich évoque l’épisode succinctement :

 

« Le colonel Blot, auquel des embuscades avaient été signalées à l’ouest, sur le front de son arrondissement de défense, en avant de l’ouvrage à cornes et sur la droite, se mit à la tête d’un détachement de son régiment et de douaniers, débusqua l’ennemi et fit quelques prisonniers ».

 

Pour Frédéric Piton, « le 24 août, un piquet d’une vingtaine d’hommes du bataillon des douaniers, détaché en avant des lignes de fortifications prit neuf soldats prussiens appartenant au 34ème régiment. Ces prisonniers furent amenés au colonel Blot, commandant le secteur ».

 

Gustave Fischbach précise les circonstances de l’engagement :

 

« Du côté de la porte de Saverne, près des bâtiments des Rotondes, l’ennemi avait essayé, la veille, de construire quelques ouvrages et, à quelque distance, des ouvriers français exécutaient des travaux nécessaires à la défense de la place. Pour protéger ces ouvriers et empêcher les travailleurs de l’ennemi d’achever leur besogne, on avait envoyé en avant des fortifications un piquet de vingt douaniers qui s’appuyèrent sur un autre piquet d’une vingtaine de gardes mobiles placés en arrière ».

 

diplôme d’appartenance aux bataillons douaniers

 

« Ces quarante hommes échangèrent pendant toute la nuit des coups de fusil avec les tirailleurs ennemis qui se cachaient dans les replis de terrain ou dans la tranchée du chemin de fer. Le colonel Blot, du 87ème de ligne, commandant le front de défense, vint le matin du 24 voir les douaniers à l’œuvre. Ceux-ci continuaient à tirailler avec audace, et Le colonel leur criant tout à coup : « Allons, douaniers, en avant ! », ils s’élancèrent avec tant d’entrain qu’ils coupèrent et entourèrent un groupe de prussiens. Grâce au concours de quelques travailleurs des fortifications, accourus aussitôt, ils s’emparèrent de neuf soldats du 34ème régiment de Poméranie, dont deux légèrement blessés, et les conduisirent à l’état-major de la place ».

 

Dans une autre édition le même auteur conclut la narration de cet épisode par un hommage aux douaniers :

 

« Les brigades de douaniers qui se trouvaient réunies à Strasbourg quand la place fut investie, rendirent de très louables services à la défense; ces hommes forts, vigoureux, pères de famille pour la plupart,. montrèrent à toute occasion un courage digne des plus grands éloges et s’exposèrent au danger avec une véritable abnégation ».

 

Enfin, P. Raymond Signouret apporte des précisions sur le lieu de l’engagement et le sort des prisonniers :

 

« Le 24 août pendant une reconnaissance faite par vingt douaniers du côté des rotondes (vastes ateliers du chemin de fer de l’est, installés au point de bifurcation du chemin de fer de Paris à Strasbourg et du chemin de fer de Paris à Bâle) ces quelques hommes engagèrent une fusillade avec le peloton d’ennemis chargé de protéger les travailleurs qui commençaient à creuser des parallèles sur le front ouest de la place.

 

 

Ils tuèrent quelques soldats et firent neuf prisonniers qu’ils conduisirent dans l’ouvrage à corne placé à droite de la voie ferrée; pendant la journée deux de ces prisonniers furent tués par les projectiles allemands lancés sur cet ouvrage; la nuit venue, les sept survivants furent, sous bonne escorte, conduits à la prison de la citadelle ».

 

C’est cet épisode qui a inspiré l’auteur du diplôme d’appartenance aux bataillons de douaniers édité vers 1900.

 

Paul Texier

 

A suivre…

 


 

 

Cahiers d’histoire des douanes et droits indirects

 

N° 9 – Mars 1990

 

 

 

 

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