Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Historique de l’ancien Hôtel de la douane de Rouen (1926)

Mis en ligne le 1 mai 2024

 

A la suite de la reproduction, sur la couverture du Journal de la Formation Professionnelle de novembre – décembre 1950, d’une photographie de l’ancien hôtel des Douanes de Rouen, il nous est agréable de publier un article paru dans le Journal de Rouen du 10 octobre 1925 et faisant l’historique de l’immeuble. Nous remercions M. le Directeur Régional des Douanes de Rouen et son Adjoint qui ont eu l’amabilité de nous communiquer le texte dont il s’agit.

N.D.L.R.- JFP – janvier 1955

 


 

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Rouen est si riche en monuments, religieux et civils du Moyen-Age et de la Renaissance, qu’on a souvent dédaigné les édifices construits de nos-jours. Il en est cependant qui méritent d’être étudiés de plus près car ils sont souvent caractéristiques d’un temps et d’une époque, et reflètent, des théories artistiques en vogue au moment où ils furent construite.

 

Tel est, par exemple, le cas d’un édifice que tout le monde connait, l’Hôtel de la Douane à Rouen sur le quai du Havre.

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Lors du passage du roi Louis-Philippe à Rouen, au lendemain de la Révolution de Juillet, le 17 mai 1831, en compagnie de son fils, le duc d’Orléans, le maire de Rouen, Monsieur Henri Barbet, entretint le nouveau souverain du projet de construction d’une nouvelle Douane, remplaçant l’ancienne. devenue trop restreinte et insuffisante.

 

Il s’agissait, à cette époque, de l’alignement et de la reconstruction des façades des maisons construites sur toute la ligne des quais, maisons édifiées avec des hauteurs d’étage et des dispositions générales, établies par les ingénieurs des Ponts et Chaussées. Or, l’ancienne Douane, souvent appelée « la Romaine » à cause d’un poids public qui s’y trouvait, était un joli monument du XVIII°siècle, dont le beau fronton de Nicolas Coustou nous a conservé le souvenir. Élevé en 1722, avec son ordonnance de portiques cintrés, par l’Architecte Cuiller, il n’avait qu’un tort, c’était de ne pas être à l’alignement … de la sacrée sainte corporation des Ingénieurs de l’Etat et de dépasser un peu leur cordeau ! L’ancienne « Romaine* était donc condamnée sans rémission.

 

Dès cette visite royale, il fût décidé qu’un arrangement serait établi entre le Gouvernement et la vilIe de Rouen. Celle-ci se chargerait de démolir le vieil édifice et de fournir le terrain pour construire le nouveau, qui comporterait le logement du Directeur, du Receveur Principal et de l’Inspecteur sédentaire. L’Etat abandonnerait le terrain et fournirait à la Ville une somme  proportionnée à l’accroissement des bâtiments projetés. Dès lors, le conseil municipal de Rouen votait, pour ces travaux, une somme de 472.000 francs…

 

Ce ne serait pas connaître les lenteurs administratives, si on croyait que ce nouvel édifice allait bientôt sortir de terre. Consulté à ce sujet, en 1831, ce n’est qu’au bout d’un an que le Directeur des Douanes, M. Dizié, qui habitait Place de la Pucelle, envoya sa réponse, le  6 avril 1832. Il annonçait que son Administration ne pouvait fournir aucun capital pour le remplacement de l’Hôtel des Douanes, mais elle consentirait à payer un loyer de 18.000 frs par an. Avant de poursuivre la discussion, le conseil municipal composé de Rouennais prudents et avisés, voulut se rendre compte si l’Etat était bien en possession du terrain : Il se fit représenter les titres constitutifs de l’ancienne « Romaine ». Il résultait qu’en 1722, sur la demande de Charles Cordier, chargé de la Régie des fermes générales, un arrêt du Conseil avait ordonné la réédification de la « Romaine », que l’acquisition avait été faite au nom du Roi et l’adjudication des ouvrages passée devant M. de Gaspille, Commissaire du Roi. Nos bons bourgeois de 1831 étaient dès lors rassurés.

 

Le 5 juillet 1852, l’Administration municipale décidait que, pour couvrir la somme de 400 à 450.000 francs, il serait émis un emprunt par voie d’actions, dont le remboursement aurait lieu, chaque année, sur les recettes du budget de la Ville.

 

Toujours prévoyant, le Conseil municipal décidait. que la démolition des bureaux de l’ancienne « Romaine » ne se ferait que lorsque les nouveaux seraient assez avancés pour recevoir le personnel des employés

 

Enfin, conformément à’la délibération du Conseil municipal du 5 novembre 1832 il était décidé qu’un concours serait ouvert pour l’établissement de la Douane, « sur le Port de Rouen ». La mode venait de paraître des concours, et on avait accueilli, en 1834, le concours institué par la Ville de Rouen, pour la construction des Abattoirs. La « Revue de Rouen« , le « Journal de Rouen » et le « Mémorial » s’étaient montrés enthousiastes de cette nouvelle façon de désignation et de choix pour la construction d’édifices ou de constructions Importantes. Il existe pour le concours de la Douane nouvelle, un programme imprimé, signé de l’adjoint Jourdain et qui rappelle les conditions à remplir par les auteurs de la Douane,

 

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On y rappelait que la nouvelle Douane « devait être construite sur un terrain appartenant à la Ville situé entre les rues de la Vicomté et Saint-Eloi ».

 

Le programme déterminait aussi la distribution par étages. Au rez-de-chaussée : logement de concierge, corps de garde, bureau de service pour les lieutenants de service, bureaux de l’inspection et de vérification. La cour, couverte, devait avoir 400 m. environ de surface. A l’entresol, se trouvaient les bureaux de recette, des entrepôts, des liquidations, de la balance commerciale, des déclarations, de la navigation. A cet étage, se trouvaient aussi, les bureaux de la Direction et le cabinet particulier du Directeur.

 

Enfin, le programme comportait des étages supplémentaires pour loger « suivant l’importance de ses fonctions » MM. les fonctionnaires douaniers ! « Appartements des chefs » dit encore une majestueuse inscription. Ce programme prévoyait trois primes pour les projets qui étaient reconnus mériter la préférence.

 

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Et le Conseil municipal poussait la précaution jusqu’à se réserver de désigner ultérieurement tel architecte, qui pourra lui convenir pour diriger les travaux. Seulement, si l’architecte était un des auteurs du projet concerné, la prime ne lui était point comptée et il ne touchait que les honoraires ordinaires. L’article 4 du programme élaboré par la Municipalité exigeait que la Nouvelle Douane se conformât aux hauteurs d’étages des maisons du Quai imposées par des ordonnances royales de 1815 et 1824. « Cette condition, disait l’ukase municipal, ne leur impose pas l’obligation d’adopter le système de décoration suivi par les nouvelles façades du Port ». L’administration verrait, au contraire, avec plaisir, que « sans augmenter sensiblement la dépense. les auteurs des projets, s’en éloignassent un peu, de manière à faire distinguer la Douane des constructions voisines et à lui donner ainsi le caractère d’un monument public ».

 

On ne serait pas à Rouen, si on pensait que le programme ne fût pas discuté, critiqué et même, plus ou moins, blagué ! Eustache de la Querrière, esprit original, passionné pour tout ce qu’on appelle, aujourd’hui « l’urbanisme », n’eut garde de ne pas révéler tout ce qu’il y avait de bizarre et d’incongru dans le programme soumis aux concurrents. Dans son « Rouen, revue monumentale », qui est une suite d’articles parus dans le, « Journal de Rouen« , sous le titre « La Nouvelle Douane projetée », il critique vivement l’emplacement choisi et aurait voulu qu’on se servit de l’emplacement situé entre la rue de la vicomté et la rue Haranguerie, où se trouva, longtemps l’Hôtel des Postes et Télégraphes, et où est, aujourd’hui le « Lloyd Rouennais ». « Il se moqua fort irrespectueusement du fameux article 4, prévoyant les hauteurs d’étages imposés par MM. les ingénieurs. « Ce n’est pas, disait-il, avec trois étages étriqués et élevés sur des arcades, divisées eIles mêmes en rez de chaussée et en entresol, que l’on peut raisonnablement, exiger le grandiose que commande l’exécution d’un édifice public ». Il fallait seulement leur laisser la liberté entière. De la Querrière redoublait d’ironie en ce qui concernait le système de prétendue décoration des maisons du quai, dont la Nouvelle Douane aurait pu s’éloigner sans peine. « De décoration », il n’y en avait, en effet, aucune, rien qu’une triste et « banale nudité », disait-il, avec une justesse qu’on peut encore constater aujourd’hui ! Et il demandait, avec son grand sens artistique qu’on puisse conserver l’admirable bas-relief de Coustou et les clefs des arcades ornées de mascarons. Au surplus, Eustache de la Querrière avait tellement raison que l’Administration municipale supprima l’article IV.

 

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Entre temps, le concours s’organisait et vingt neuf projets furent envoyés, avec des épigraphes et les noms, sous pli. Par une note du regretté J.B. Foucher, parue dans « L’Architecture et la Construction dans l’Ouest », nous voyons que son père, qui fut entrepreneur et maitre du trait, prit part au concours. « La plupart des concurrents, dit-il, s’étaient inspirés d’un ouvrage qui venait de paraître. « Mes casinos de la Ville de Rome » par Charles Normand, publié en 1831, dans son « Vignole des Ouvriers ». Charles Normand, ancien pensionnaire de l’Ecole de Rome, était le grand-père de Charles Normand, l’excellent artiste qui fut le fondateur des « Amis des monuments parisiens » et un peu aussi celui des « Amis des monuments rouennais ».

 

Le jury d’examen de ce concours des projets adressés était composé de membres du Conseil, d’architectes et d’artistes, sous la présidence de M. Lefebvre, Adjoint.

 

Le 3 juin 1834, on ouvrit les plis cachetés et on proclama le nom des lauréats. Le premier prix fut obtenu par Charles Edouard Isabelle, dont le Projet n° 13 portait la devise « A mes compatriotes ». Charles Edouard Isabelle était, en effet, né au Havre le 27 février 1800. Il était entré à l’Ecole des Beaux-Arts en 1818 ; fut élève d’Achille Le Clerc et, à sa rentrée d’Italie, en 1828, avait été nominé Inspecteur des travaux de l’église de la Madeleine. Par la suite de 1845 à 1880 , il fut l’architecte de l’Ecole des Arts et Métiers de Châlons, des Thermes de Plombières. Il avait concouru pour le tombeau de Napoléon aux Invalides et en accusa Visconti de s’être inspiré trop vivement de son projet de « crypte ouverte ». Ami de David d’Angers, il fut l’auteur de son tombeau, de celui de Geoffroy Saint-Hilaire et de celui de Boieldieu au cimetière monumental. Il avait publié, en 1831 le « Parallèle des salles rondes de l’Italie, anciennes et modernes » et, plus tard, en 1843, des « Edifices circulaires et les dômes classés par ordre chronologique ». Aussi bien dans la construction du dôme hexagonal vitré de la Douane de Rouen, on sent ces influences architectoniques.

 

Dans une note au crayon annexée par lui, Isabelle rappelle la coupole du Panthéon d’Agrippa à Rome et d’autres édifices. L’architecte avait, du reste, publié un exposé de son projet : il y montre qu’il s’est surtout préoccupé de la convenance et de la destination de l’édifice. Il y donne la raison de la cour couverte intérieure de 30 pieds de large; de l’isolement des Entrepôts construits à la suite; des deux petites cours annexes sur lesquelles donnent les logements; de la distribution des escaliers; de l’emploi des fermes métalliques dans la coupole centrale et de la couverture, en « ardoise-zinc Lebobe », pour éviter tout danger d’incendie, Le second prix de ce concours fut attribué à M. Grégoire, l’architecte des monuments historiques qui a dirigé tant de restaurations à Rouen, au Palais de Justice et à l’abbatiale de Saint-Ouen.

 

En s’en rapportant à une note autographe d’Isabelle, on voit que l’adjudication des travaux eut lieu le 20 décembre 1834. Sur douze soumissionnaires admis à faire des offres; celle faite par MM, Moulin, Le Tellier et Delafosse fut acceptée pour 493.730 francs, mais fut ensuite augmentée. Le pilotage et les fondations se montèrent à 12.000 frs; les statues à 14.000 frs; la sculpture ornementale à 12.000 frs.

 

Voici dans quel ordre chronologique se présentèrent les travaux : le 24 mars 1835, on chassa la première pièce d’essai; le 1er mai 1835, on commença le pilotage; le 1er mai 1838, on posa la première pierre, les fondations étant alors achevées; le 1er décembre 1837, on découvrit l’édifice.

 

 

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Est-il besoin de dire que l’édifice de la Douane fut très vivement attaqué, particulièrement par Eustache de la Querrière; dans une étude particulière « Du Nouvel Hôtel des Douanes », qui à côté de remarques justes, renferme des critiques injustes.

 

Sans être un chef-d’oeuvre, l’Hôtel des Douanes, grâce au style sévère adopté par l’architecte, présente encore un ensemble qui a de la grandeur et qui est bien monumental, sans détalls superflus,détails avec une bonne distribution des fenêtres carrées et cintrées, qui alternent en une heureuse harmonie.

 

Et Puis, sur cette façade sobre, il y a les deux grandes sculptures, en haut-relief de David d’Angers, qui datent de l’époque de sa pleine maîtrise, alors qu’il signait le buste de Victor Hugo et le fronton du Panthéon. A droite, c’est sa belle et large figure de Ia « NavIgation », demi-nue très monumentale, découvrant le globe du monde. De l’autre main, elle tient un gouvernail antique, sur lequel sont inscrits les noms des navigateurs : Christophe Colomb, Gama, de la Peyrouse, Bougainville, Ross, Franklin, Freycinet et celui du pauvre explorateur rouennais, de Blosseville, perdu dans les glaces du Groenland. Par une innovation originale, David d’Angers avait placé sur la tête de sa figure allégorique de la « Navigation’ une couronne de bronze d’étoiles dorées, qu’on n’aperçoit plus aujourd’hui, mais qui devaient donner un charme brillant à l’ensemble. Une boussole est jetée à ses pieds. L’allégorie du « Commerce » avait depuis longtemps préoccupé David. Dans une série de sept dessins que possède le Musée, David à Angers, on retrouve l’idée plus développée du haut-relier de la Douane de Rouen. Dans quelques notes le sculpteur a montré, du reste, dit Henri Jouin, le biographe du maître, le travail de ‘sa pensée. Le « commerce » est grave et sérieux. Il médite, il combine. A ses attributs, au caducée antique qu’il voulait tout d’abord supprimer et qu’il a gardé, David a joint la balance de la justice, parce que l’équité la plus sévère, la probité la plus scrupuleuse sont l’âme du commerce !

 

Se pressant autour de « ‘Commerce », David a réuni, comme dans sa première esquisse, les Quatre parties du monde, sous la forme d’enfants enlacés apportant leurs tributs. Chose. curieuse, l’un des groupes est composé d’une statue unique, tandis que l’autre réunit plusieurs figures, sans que l’harmonie et les proportions en soient gênées ou altérées. Là aussi, la couronne d’olivier du Commerce était en métal doré et c’est un peu ce que de la Querrière blâmait quand il disait qu’Isabelle « avait revêtu sa blanche façade d’ornements de toute espèce, qu’il l’avait   pomponnée, attifée, fardée à plaisir, l’ayant chargée de dorures et d’affiquets ». Somme toute, par son grand parti sérieux et original, le ciseau de David avait modernisé et renouvelé l’allégorie sculpturale.

 

Les deux groupes avalent été exécutés par les deux frères Loule, Joseph et jean Barthélémy Daumas, les sculpteurs toulonnais, dont un est l’auteur du Cavalier romain, de l’entrée du pont d’Iéna, qui furent les praticiens ordinaires de David et ont très souvent travaillé avec lui. La partie ornementale revint Antoine André Margneuf, très bon décorateur, qui fut occupé aux travaux de la Madeleine, à Saint-Vincent de Paris, aux colonnes de la place du Trône, à la colonne de Juillet, à l’arc triomphal de Marseille, Margneuf est mort en 1868. Delle, d’après une note fort intéressante de J.B. Faucher, avait sculpté à la clef de voûte l’agneau des armoiries de Rouen, qui a la patte levée, et un ornemaniste célèbre, auteur d’un cours d’ornement, publié en 1844 en Angleterre, Plantar, descendant d’une famille de sculpteurs du Roi, sous Louis XVI, aurait exécuté cette large frise, en basse-taille, qui encadre la porte centrale. Il y avait deux cadrans sur cette façade qui suscitèrent encore bien des controverses. L’un contenait une horloge et un cercle des heures; l’autre, la division par mois, ainsi qu’une sorte de méridienne mobile, qui exigeait un gnomon qu’Isabelle ne consentit jamais à laisser poser sur la façade du monument. Peu à peu l’édifice se complétait par l’horloge placée par Mahely, par l’éclairage au gaz des cadrans, par l’apposition des grilles et par des trottoirs asphaltés en 1845.

 


Dans une lettre qui lui fait honneur, lue à l’Institut, le statuaire Duret proclamait : « Outre la vie et l’expression, David, disait-il, avait un sentiment philosophique et toujours poétique qu’il a souvent très bien exprimé dans ses sculptures ». Et il cite comme exemple, les statues de la Douane de Rouen. Ces belles statues de David d’Angers ont 2m80; il en existait autrefois deux maquettes originales, qui se trouvaient encastrées dans l’escalier de la direction du Musée des antiquités. Une s’y trouve encore l’autre fut retrouvée, dans le chantier municipal du Pré-au-Loup parmi les gravats et retrouvée après bien des recherches ! Mais qu’est-elle devenue depuis ?


 

Georges Dubosc

Journal de Rouen – 10 octobre 1926

 


 

(*) Source de l’illustration : « Hôtel des douanes de Rouen » par Jacques Legrand – Mai 2004 – fascicule édité par la Direction interrégionale des douanes de Rouen et l’A.H.A.D.

 


Journal de la Formation Professionnelle

 

N° 43

 

Janvier 1955

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