Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Dubois-Aymé, une figure légendaire des douanes impériales (14)

Mis en ligne le 1 juillet 2019

 

Jean Marie Joseph Aimé Dubois, dit Dubois-Aymé, est l’une des figures les plus attachantes de l’histoire douanière du début du XIXe siècle. Quand il naquit, dix ans avant la Révolution, son père Joseph-Martin Dubois, exerçait aux frontières de la Savoie les fonctions de contrôleur général des Fermes. Sa mère était apparentée à Lavoisier, chimiste célèbre mais également fermier général; la famille Dubois se trouvait donc solidement introduite dans les sphères dirigeantes de la Ferme générale. De Pont de Beauvoisin Dubois père passa à Bayonne ; il y occupait l’emploi de directeur général des Fermes du Roy dès 1784. Lors de la création de la Régie des douanes nationales, en 1790, il fut confirmé dans les fonctions de directeur, mais, l’année suivante, le décès brutal de son collègue à Valenciennes (circonscription particulièrement importante alors, aux limites des Pays-Bas autrichiens) conduisit les Régisseurs à le muter dans le Nord. Joseph Dubois traversa donc la France avec sa famille, en particulier avec le futur Dubois-Aymé et un fils puiné, Joseph Zénon Armand, connu par la suite sous le nom de Dubois de Romand (du patronyme de la mère). Le séjour de Dubois à Valenciennes allait fort mal se terminer: lorsque les Autrichiens vinrent assiéger cette place-forte en1793, le directeur des douanes était à l’intérieur des murs. La capitulation de la place le mit dans la situation délicate que connurent, à l’époque, les fonctionnaires, grands et petits, demeurés en territoire occupé par les armées ennemies.

 

Redoutant d’être mis en accusation, Joseph Dubois jugea prudent d’émigrer quand les Français reprirent Valenciennes. Il emmena ses fils avec lui et s’établit en Allemagne du Sud, en évitant de s’intégrer à l’émigration royaliste. Il ne devait rentrer qu’à la faveur de la loi d’amnistie promulguée par Bonaparte au tout début du Consulat. Blanchi de toute accusation, il fut rapidement réintégré dans son ancien grade et nommé directeur des douanes à Genève. La considération dont il jouissait auprès de Jean-Baptiste Collin et, plus généralement, des milieux administratifs parisiens, lui valut, dès la création de la direction générale des douanes, en 1802, d’être désigné en qualité d’administrateur. Il allait occuper ce poste important pendant dix ans, jusqu’à sa mort survenue en 1811, alors qu’il avait dépassé l’âge de 80 ans.

 

Pendant son exil, Dubois père avait pris soin de renvoyer ses fils en France. Dubois-Aymé, installé à Paris, se trouva mêlé comme membre de la Garde nationale, aux troubles qui marquèrent la période post-thermidorienne. Il dut même se terrer quel-que tempe après le 13 Vendemiaire, les circonstances l’ayant placé au nombre des vaincus du jour.

 

Entretemps, il avait entrepris des études desciences et de mathématiques, disciplines vers les-quelles il se sentait depuis longtemps attiré. A la fin de 1796, il entra à l’Ecole polytechnique, en même temps qu’Edmond du Villiers du Terrage avec lequel il allait se lier d’amitié et qu’il accompagnerait dans l’expédition d’Egypte. Dans son livre intitulé Journal et souvenirs sur l’expédition d’Egypte, du Villiers du Terrage rapporte que, séduits par le mystère qui entourait la préparation de cette entreprise et, plus encore, par la notoriété des savants appelés à y participer, les deux jeunes gens «qui ne rêvaient que de se signaler» décidèrent de se porter volontaires. « Dubois-Aymé et moi, ou moi et Dubois-Aymé, car je ne sais plus lequel de nous deux prit cette initiative, rapporte duVilliers, nous demandâmes, avec plusieurs camarades, à faire partie de cette expédition ». C’est ainsi que Dubois-Aymé partit pour l’Orient en qualité de membre de la commission scientifique accompagnant l’armée de Bonaparte. Nommé ingénieur des Ponts et Chaussées après avoir subi, au Caire, l’examen de sortie de l’Ecole polytechnique, Dubois-Aymé participa à divers travaux scientifiques, en particulier à des relevés topographiques et à la reconnaissance de sites archéologiques. Ces recherches le conduisirent à présenter des communications à l’Institut et à coopérer à la célèbre Description de l’Egypte.

 

La forte personnalité de Dubois-Aymé a commencé à se manifester au cours de l’expédition : il entra en effet en conflit avec son Ingénieur en chef pour des motifs que de Villier du Terrage jugera tout à fait fondés. L’avenir allait, en tout cas, confirmer la trempe du personnage.

 

Rentré en France après la capitulation du corps expéditionnaire français, Dubois-Aymé entra dans l’administration des douanes où la protection paternelle lui permettait d’escompter une belle carrière. Et de fait, il gravit rapidement les degrés de la hiérarchie puisqu’en 1805 (à l’âge de 25 ans), on le trouve au Piémont, avec le grade d’inspecteur, dans la direction des douanes de Voghera. Il y accomplit une action d’éclat que relate le livre des Victoires et conquêtes des Français. Une insurrection ayant éclaté en Italie du Nord à l’instigation des Puissances coalisées contre la France, Dubois-Aymé, qui se trouvait en tournée à Alexandrie, offrit au Préfet de marcher contre les insurgés à la tête de ses brigades. Au commandement d’une troupe d’environ 400 agents, il parvint à disperser les bandes armées qui menaçaient Voghera et Alexandrie où avaient été constitués les magasins de l’armée d’Italie.

 

On comprend que cet homme énergique ait paru tout désigné pour assumer la délicate mission d’installer la Douane en Italie centrale, lors de l’Annexion des Etats pontificaux. Nommé de Foligno à Livourne lorsque Louis de Sussy quitta laToscane pour aller occuper à Paris le poste d’administrateur libéré par le décès de Dubois père, Dubois-Aymé prit sa succession. Il devait s’y montrer fidèle à son image d’homme courageux et d’esprit indépendant. Sa correspondance nous montre qu’il n’hésita pas à réprouver alors les excès aux-quels la politique du Blocus conduisit l’Empereur.

 

C’est ainsi qu’il réprouve la mise sous séquestre de bâtiments neutres entrés de bonne foi dans le port de Livourne sur la foi d’autorisations qui leur avaient été délivrées. L’arbitraire provoque son indignation, de même que la corruption de certaines hautes personnalités. Il ne peut admettre que l’on livre systématiquement aux cours prévôtales (juridiction d’exception) des fraudeurs dont la réunion a été «involontaire, fortuite, instantanée» ;aussi prescrit-il à son personnel d’instruire «avec un scrupule religieux» ce genre d’affaires.

 

En 1813, quand les Anglais apparurent en Toscane, il se transforma une nouvelle fois en chef de guerre et c’est en combattant qu’il se replia sur l’ancienne France. Sa carrière s’y serait poursuivie dans des conditions moins dramatiques si l’épisode des Cent Jours ne l’avait placé une fois encore dans une situation exceptionnelle. Nommé directeur à Nantes, il eut à y affronter la sédition vendéenne.L’affaire se termina par la signature d’un armistice en bonne et due forme entre l’Armée Catholique et Royale et le directeur des douanes. Ayant ainsi contribué à ramener l’ordre dans l’Ouest, Dubois-Aymé eut à coeur de tenir ses services à l’écart du débat politique qui opposait encore, mais pour peu de temps, partisans de l’Empereur et Royalistes. Dans une circulaire célèbre, il sut, en peu de mots, aller à l’essentiel et rappeler qu’au moment où les armées ennemies envahissaient la Patrie, il importait peu que la cocarde cousue au chapeau fut blanche ou tricolore et que seul comptait de ne devenir « ni anglais ni prussiens ».

 

Peu à l’aise sous la Restauration, car il professait des opinions libérales, Dubois-Aymé, récemment nommé directeur à Paris, se lança en 1830 dans l’activité politique. Une prise de position hostile aux thèses gouvernementales lui valut une mise en de- meure du ministre à laquelle il se refusa à obtempérer. Cet incident marque la fin de sa carrière administrative. Brièvement député, Dubois-Aymé ne tarda pas à se retirer près de Grenoble dans la propriété qu’il possédait à Meylan. Son retrait de la vie politique ne l’empêcha pas de prendre des positions publiques en faveur de l’abolition de la peine de mort, du soutien de la France aux insurgés polonais, de l’abrogation des mesures d’expulsion frappant la famille Bonaparte. Il mourut en 1846.

 

On possède son portrait par André Dutertre dans la collection des dessins que cet artiste a fait des 167 membres de l’expédition d’Egypte. 

 

Dubois-Aymé, gravure de Dutertre

 

 

Article publié dans les  Cahiers d’histoire des douanes françaises
N° 6 – Septembre 1988 (Numéro spécial)
Bicentenaire de la naissance de Jacques Boucher de Perthes
« père de la préhistoire » et fonctionnaire des douanes 1788-1988)

 

 

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