Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Pyrénées sans Ausweis

Mis en ligne le 1 janvier 2020

L’équipe de rédaction reproduit ici un article paru dans le journal de la formation professionnelle « La Vie de la douane » n°188 (octobre 1981) consacré à la frontière pyrénéenne. Cet article évoque les actions de douaniers résistants pendant les difficiles années 1940 à 1944. L’article relate les « Pyrénées sans Ausweis » : «Ausweis» comme passeport ou sauf-conduit. Si on avait un « Ausweis », il était «authentiquement» faux.

 


 

Cet article est le résumé d’un important travail effectué par la direction régionale de Toulouse. Nous n’avons pu conserver tous les noms,tous les lieux, tous les hauts faits et prions nos lecteurs pyrénéens de nous en excuser.

 

Raconter les passages clandestins dans les Pyrénées de 1940 à 1944 est une chose passionnante. Un sujet en or pour des films, des romans et la télévision (1).

 

Mais les difficultés surgissent dès qu’on aborde la question avec le souci de l’objectivité et du sérieux historique. Il a fallu vraiment s’armer de l’opiniâtreté du passeur pour franchir l’obstacle. Nombre d’acteurs et de témoins ont disparu, soit qu’ils aient été pris, fusillés ou déportés, soit que le temps ait fait son œuvre. Les témoignages eux-mêmes ont été rares et souvent altérés.

 

D’ailleurs bien des passeurs étaient, surtout dans les débuts, d’authentiques contrebandiers professionnels. Ils furent momentanément «blanchis». Ayant repris leurs occupations «normales», ils n’ont, bien entendu, jamais parlé et garderont le silence le plus complet. Il y a eu également beaucoup de règlements de compte après la Libération, raison de plus pour se taire.

 

Une légende noire s’est néanmoins créée. On a amplifié les cas de rapacité : Juifs rançonnés, parfois même assassinés et, pire encore, vendus aux Allemands. On évoque toujours cette éternelle valise de diamantaire juif ou le trésor enfoui.

 

Certes, il n’y a pas eu que des «enfants de chœur» dans le milieu des passeurs et nous citerons des forfaits très authentiques, mais ils furent l’exception.

 

«L’Espagne terre promise »

 

Dès juin 1941, la zone occupée engloba la côte ouest de la France. La ligne de démarcation passait par Orthez, Saint-Palais et Arneguy.

Le reste des Pyrénées était en zone non occupée («Nono»). Toulouse devint rapidement la plaque tournante des évasions, comme elle fut plus tard la base de réseaux de toutes sortes et un très important P.C. allemand. Il y avait peu de voitures à l’époque, on devait s’approcher des Pyrénées en train.

 

L’Espagne fut d’autant plus incitée à faire preuve de neutralité et d’hospitalité envers les évadés qu’elle était sous menace de blocus. Elle dépendait du bon vouloir des Alliés pour son approvisionnement en phosphates, blé, viandes, carburants, camions, etc… Dès février 1943 on obtint du gouvernement espagnol l’assurance qu’il ne prendrait aucune mesure d’expulsion vers le territoire français à l’encontre des évadés.

 

Grange du « clot dets Mourtis » d’Aspin. On voit l’ardoise que le groupe d’évadés avait cloué sur la porte, portant leur nom.

 

Le Comité Français de Libération Nationale ne tarda pas à installer à Madrid, Calle San Bernardo, une mission française. Avec quelques transfuges de l’ambassade officielle, «San Bernardo» devint rapidement une sorte d’ambassade «bis». Elle fut placée au départ sous la responsabilité du bouillant lieutenant-colonel d’aviation Malaise dit «Ali» puis confiée au diplomate Truelle.

 

Il y eut des vagues successives de réfugiés. En tout premier lieu, celle des soldats anglais qui n’avaient pu s’échapper de «l’enfer» de Dunkerque, et des aviateurs anglais, canadiens, néo-zélandais, abattus dans le ciel de France ou des Pays-Bas; ensuite les prisonniers évadés, français, belges, hollandais, tchécoslovaques, yougoslaves, polonais; les premiers volontaires français gagnant l’armée d’Afrique et de nombreux «pieds noirs» rejoignant leur pays.

 

Puis, dès que les persécutions raciales s’abattirent sur les territoires occupés, on vit affluer les israélites de toute l’Europe. Leur nombre fut cependant relativement faible par rapport à celui des évadés proprement dits, d’abord parce que peu, hélas, échappèrent aux rafles et qu’ensuite beaucoup trouvèrent asile en Suisse.

 

Enfin et surtout, dès fin 1942, quand on parla de «la relève», puis début 1943 lorsque fut institué le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) les «réfractaires» qui n’avaient pas gagné les maquis franchirent en masse les Pyrénées pour rejoindre les forces françaises libres. Toute une organisation fut mise en place pour le recrutement et l’acheminement prioritaire des spécialistes, pilotes et mécaniciens d’avions et de chars, radios, etc…

 

Vallée d’Aure. Maquis de Sarrancolin à la grange du « clot dets Mourtis » – départ pour l’Espagne le 15 juin 1943

En outre un mouvement incessant de courrier et d’agents de la résistance, de «combattants de l’ombre», empruntait la chaîne dans les deux sens. Les filières éprouvées reliaient Paris-Madrid en 48 heures.

 

Bien entendu dans la masse passaient les agents doubles, des provocateurs et des «moutons» de toute sorte.

Les comportements étaient bien dissemblables. Les agents étaient aguerris, en général avisés et prudents. Les israélites par contre, étaient souvent craintifs, affolés, bavards. Rarement pris en charge par des organisations solides, encombrées de leur famille, ils étaient une proie facile pour tous les «pirates» et requins du moment.

 

Les aviateurs alliés ne donnaient pas moins de soucis. Souvent très jeunes, pensant qu’au pire ils seraient traités comme simples prisonniers de guerre, ils ne prenaient pas suffisamment de précautions, «fumant leurs chères cigarettes blondes, toujours prêts à courir les filles.

 

Un des nombreux refuges ayant abrité des filières d’évasion.

Combien furent-ils à s’évader ? Si Duroselle s’en tient à 12000 évadés, la Croix Rouge avance le chiffre de 33000. Henri Michel, le grand historien de la Résistance, redescend prudemment à 20000.

 

Les obstacles de la nature n’étaient pas les plus redoutables, ils n’en étaient pas moins réels. Les fleuves comme la Bidassoa se sont révélés traîtres et dangereux. Bien des corps furent repêchés à l’embouchure. La haute montagne a été très dure pour la plupart des évadés qui ont dû l’emprunter, à cause moins de l’ascension des cols du côté français que d’épuisantes marches d’approche «en pleine brousse» pour éviter les axes contrôlés et de la descente interminable sur le glacis espagnol.

 

Les cas de chute, d’épuisement, de mort sous avalanche, de gelures ont été beaucoup moins fréquents qu’on ne l’a dit; mais combien étaient vraiment en état d’affronter la glace et le gel, les éboulis, l’herbe glissante, le fameux «gispet» les tempêtes de neige, les orages violents? La pratique des sports de montagne était loin d’être aussi répandue qu’à présent.

 

Le passeur François Vignole

La documentation était rare. Les cartes I.G.N. au 1/25000ème n’existaient pas encore. Il y avait bien les guides Soubiron et Ledormeur, mais qui savait bien les utiliser et s’en munissait?

 

Les équipements étaient généralement nuls ou frisaient le ridicule. Bien des malheureux se sont présentés aux passeurs sac au dos, en souliers de ville et chandail fantaisie, là où il fallait tout au plus une musette, des «croquenots» ou des espadrilles. D’où notamment l’échec de l’équipée du prince Napoléon par le Port de Salan : son compagnon Michel de Saivre, chaussé de neuf, souffrait horriblement, il se traînait. La petite troupe fut surprise par le jour et vite repérée par les Allemands.

 

Un guide de Saint-Lary, Claude Pujol, n’a-t-il pas dû un jour aiguillonner comme une bête, à petits coups de couteau pour le faire avancer, près du Pic de Batoua, aux alentours de 3 000 m, un pauvre comptable parisien venu avec des bottes en caoutchouc; il dut franchir le col pieds nus, suppliant qu’on le laisse mourir sur place..

 

Dans la période suivant l’armistice les douaniers français «firent la trace». Ils s’évertuèrent, bien entendu, à ne rien trouver. Après novembre 1942 ils furent requis d’accompagner les patrouilles allemandes. Cela ne dura pas longtemps. Prévenus, nos douaniers alertaient les gens du pays des chemins qu’ils allaient suivre et des heures. Toujours, bredouilles, les Allemands comprirent. Ils firent mettre nos brigades «en bas», à l’écart de la frontière et restèrent seuls maîtres du terrain. Ils contrôlaient tout, jusqu’au courrier dans les bureaux de poste.

 

Qui étaient ces Allemands? Des «Gebirgsjäger», des troupes de montagne, casquette norvégienne ornée de l’Edelweiss. Ils étaient plus précisément «gardes,-frontières» («Grenzschutz») et à ce titre improprement appelés «douaniers» par la population. Beaucoup étaient autrichiens et certainement douaniers dans le civil.

Dans l’ensemble leur comportement fut «correct». Anciens ou las des combats, ils se trouvaient manifestement heureux dans ces petites garnisons pyrénéennes. Ils n’avaient qu’une hantise : le front russe; aussi ne cherchaient-ils pas noise à la population mais devaient-ils faire preuve d’un minimum de zèle.

 

Certains gradés se sont montrés particulièrement humains. Le maire de Sare nous a cité le cas du Feldwebel Lefleur (quelque descendant de huguenot français) qui n’hésitait pas à le faire prévenir de chaque descente de Gestapo. Plus tard les gens de Sare purent lui manifester leur reconnaissance.

 

Les garnisons de la Grenzschutz étaient fort bien réparties en postes de 15 à 25 hommes. Il y avait 4 P. C. : à Biarritz, Lourdes, Saint-Girons et Perpignan. Logés dans des hôtels ou de vastes villas, ils disposaient des moyens militaires courants de l’infanterie en armes et véhicules.

On a beaucoup parlé de leurs fameux «chiens-loups».

 

Ces animaux étaient moins nombreux qu’on ne l’a cru, mais fort bien dressés et redoutables. Un témoin nous a dit avoir vu en gare de Marignac un chien assaillir à contre-voie un évadé et lui arracher la joue sans la moindre intervention du maître. Il fallut se prémunir contre ces chiens et troubler leur flair; semer du poivre était souverain.

 

Les Basques, gens économes, préféraient en mettre dans leurs espadrilles. On lâchait quelquefois, dit-on, des chiennes «en humeur». Cette méthode pour le moins hasardeuse risquait d’attirer à la maison et le chien et… les maîtres-chiens. Certains passeurs préféraient tout simplement enrouler quelque vieille couverture autour du bras et s’armer d’un fort couteau.

 

Les Allemands possédaient une parfaite connaissance des Pyrénées. Dès avant la guerre de 1914, sous couvert de travaux scientifiques, ils avaient déjà méthodiquement exploré le massif; ils possédaient à fond nos guides et nos meilleures cartes.

 

Quelques éléments de la «Feldgendarmerie», très motorisés, circulaient beaucoup sur les axes. Ses hommes, toujours casqués et portant le fameux hausse-col, étaient impressionnants et redoutés. Des spécialistes de la Wehrmacht opéraient en gonio pour repérer les postes émetteurs.

 

Enfin, la Gestapo localisée à Biarritz, Pau, Toulouse, Foix et Perpignan, tenait le tout sous sa férule. Ses effectifs étaient peu nombreux (110 pour toute la région de Toulouse), mais terriblement rapides et mobiles. La Gestapo finit même par tyranniser la Grenzschutz ; après l’attentat contre Hitler elle fit torturer ses cadres dans une villa d’Hendaye.

Il y avait beaucoup de militaires allemands au repos dans les stations climatiques et thermales. «Touristes» ou pas c’étaient des Allemands et leur présence ne pouvait qu’inquiéter la population.

 

Madame Eychenne auteur de « Montagnes de la peur et de l’espérance » prépare une thèse sur la résistance dans les Pyrénées.

Dès 1943 fut instituée une zone réservée pyrénéenne, sorte de «rayon» militaire. La frontière même était zone interdite et on pouvait y tirer à vue. La zone réservée était de profondeur inégale, entre 10 et 30 km. Tous les habitants de la Zone étaient «figés» dans leur résidence, ils devaient posséder une carte d’identité spéciale portant le fameux tampon rouge : «Zone réservée pyrénéenne» apposé (et fort heureusement) par les maires. Tout déplacement était subordonné à un sauf-conduit délivré par les autorités allemandes.

 

Bref, la frontière était affaire allemande. Il arrivait que les troupes allemandes entreprennent de véritables opérations de bouclage, ainsi en juin 1943, en Vallée d’Aure : il s’ensuivit des arrestations en masse du côté d’Aragnouet.

 

Un homme isolé ne pouvait donc sans prendre des risques insensés, franchir seul la frontière; il lui fallait des appuis. C’est là qu’intervenaient le réseau, la filière locale, le passeur.

Mme Eychenne compare fort justement les réseaux d’évasion à «des agences de voyage». Le travail des réseaux français la plupart du temps s’arrêtait à la frontière. Dans les réseaux alliés au contraire, le convoyeur responsable acheminait son groupe jusqu’en Espagne. Il s’agissait d’amener à bon port le plus précieux des «capitaux humains» : les pilotes et chefs d’escadrilles.

Les réseaux d’évasion propre7 ment dits furent assez nombreux : selon certains une cinquantaine.

Il y-avait, ainsi, les réseaux franco-belges : «Comète» axé sur le Pays Basque, «Pat O’Leary» axé sur les lignes de l’Ariège, de la Haute-Garonne et de la Catalogne, «Sabot», «Bret Morton».

 

Faux papiers d’identité : plus vrais que nature !

Les réseaux polonais : «Wisigoth-Lorraine» axé sur la Catalogne, puis le Pays Basque,animé par l’extraordinaire De Wyssigota, pseudo «Martins», un homme qui s’évada 17 fois.

Certains réseaux, bien que très français, étaient «coiffés» par les services alliés, essentiellement-l’Intelligence Service (I.S.), tels «Françoise» de Marie-Louise Dissart, légendaire dans la région toulousaine, et «Alliance» de Marie-Madeleine Fourcade. Le B.C.R.A. s’attacha à créer des réseaux purement français comme

«Mécano» et «Andalousie» ou ceux qui prirent des noms de vins ou d’alcools «Brandy», «Bordeaux», «Bourgogne», «Pernod», etc…

 

La filière locale jouait le rôle du transporteur vis-à-vis de l’agence de voyages. A sa tête se trouvait toujours une forte personnalité locale, organisateur, «centralisateur» qui avait recruté quelques auxiliaires parfois appelés «transitaires» et un ou plusieurs passeurs. Il fallait, de mains en mains, recueillir, reconnaître, cacher, héberger, nourrir, vêtir ou équiper, conseiller l’évadé ou le fugitif, et l’amener au point de rassemblement ou de rendez-vous avec le passeur.

 

La filière travaillait inévitablement pour plusieurs réseaux, à son insu bien souvent. Elle réunissait peu de gens. Paul Dutournier, à Sare, estimait que pour de courtes lignes, trois ou quatre personnes au plus devaient être au courant. Ce genre d’organisation reposait sur un ensemble de relations et de dévouements purement personnels et à toute épreuve. On ne dira jamais assez quels miracles ont produit certaines solidarités entre cheminots, entre guides de haute-montagne, entre francs-maçons, entre guerilleros espagnols, entre Basques de part et d’autre de la frontière, etc.

 

Outre la subsistance et l’équipement, il fallait procurer les faux papiers, cartes d’identité avec le fameux tampon rouge zone réservée, faux «ausweis», faux certificats de domicile, faux certificats de toute sorte, médicaux le cas échéant, pour justifier de quelque hospitalisation bien heureuse à deux pas de la frontière (Osséja ou Amélie-les-Bains), fausses cartes d’alimentation et faux tickets de rationnement faux ordres de missions pour faux militaires, certificats de travail (combien de pseudo bûcherons, mineurs de la Pennaroya, ouvriers de chantiers hydroélectriques dans le Néouvielle et ailleurs, que de travailleurs zélés pour les chantiers de l’organisation Todt à Banyuls, tous prêts à quitter leur poste pour Bielsa, Salient de Galliego ou Figueras). Il y eut même un manuel du faux papier, «pour voyager dans de bonnes conditions» évoquant la Cie Cook and Co, mais le sous-titre en était «Manuel du faussaire 1943». Il comportait des mises à jour à chaque nouvelle tracasserie de la Gestapo ou de la Milice. Les secrétaires de mairie des localités frontières furent mis à contribution; ceux de Saint-Jean de Luz, Ciboure, Ascain, se distinguèrent particulièrement.

 

Si les papiers étaient faux, le «client», lui, devait être le vrai. La filière usait de stratagèmes «antimoutons» pour le reconnaître. Billet de «100 sous» coupé en deux, petit problème à résoudre : 11 + 12 par exemple ne donnait pas 23 mais 43, car il fallait rajouter 20 comme le vin (cité par Daniel Latapie), etc…

 

Le passeur Jean-Louis Bazerque « Charbonnier » tué par les Allemands à Larroque (Haute-Garonne) le 13 juin 1944

 

Les commerçants et artisans ont participé efficacement aux évasions : boulangers, garagistes, etc… étaient les rares à disposer de véhicules légers (ah ! … ces camionnettes à gazogène). Les membres des professions libérales (surtout médecins) ont joué aussi un très grand rôle : la consultation médicale ou juridique était une couverture facile pour les rendez-vous. Parfois la coalition de toutes ces bonnes volontés prend une tournure cocasse un marchand de vin de Sarrancolin prête une barrique; M. Mir de Saint-Lary la transporte à Fabian dans l’auberge de la dame Courrège, des gendarmes passant par là aident à la décharger. Or, cette bizarre barrique ne contient pas du vin, mais… un instituteur à passer en Espagne.

 

Parmi les auxiliaires d’évasion figuraient de nombreux prêtres ou des communautés religieuses. On peut citer en exemple le monastère des Bénédictins de Belloc à Urt, dont trois moines furent déportés.

 

Mais l’homme clef était le passeur. Il y eut des passeurs à temps plein, contrebandiers de profession le plus souvent. Il y a eu des passeurs de conviction, artisans, enseignants, paysans,… Beaucoup de passeurs ont été filiéristes en amont hébergeant, équipant, etc… et la plupart des chefs de filières se sont retrouvés un jour ou un autre passeurs. D’est en ouest, nous citons des faits, des noms, des lieux.

 

Il ne faut pas se voiler la face : la plupart du temps, il fallait payer. Bien des passeurs étaient de pauvres gens, souvent plus pauvres que leurs L «passagers». Une course en montagne ne se payait-elle pas en temps de paix ? Pourquoi ces gens auraient-ils fait pour rien un travail qui leur aurait rapporté gros jadis et qu’ils faisaient maintenant souvent plusieurs fois par mois avec beaucoup de risques, de fatigue et de tension nerveuse?

 

Les tarifs? Très variables, «à la tête du client»,ils oscillaient entre 3 000 et 50 000 F. de l’époque. Qu’avait-on alors pour 3 000 F? Tout au plus une paire de chaussures de montagne au marché noir. Le kilo de café valait 1 500 F.; la Suisse était moins chère, entre 3 000 et 8 000 F, mais l’Espagne c’était la porte de la liberté.

 

Cet argent brûlait les doigts; bien des passeurs frustes et méfiants le mirent en «lessiveuse», autant dire l’ont perdu. Comment dépenser et investir à l’époque ? Cet argent pouvait même être fatal. Pour la patrouille allemande, trouver 3 000 ou 10 000 F. sur un pauvre bougre de bûcheron ou de berger, c’était la preuve; comment nier ? Cet argent suscitait des jalousies et des convoitises. Nul ne saura jamais pourquoi le passeur Angel fut retrouvé mort près de Saint-Lary après la Libération. Crapulerie ? Justice sommaire pour avoir fait passer trop de miliciens, au prix fort ?

 

La technique du passage

On peut distinguer les filières «douces» ou à «grand débit» en petite montagne (Pays Basque, Roussillon, Cerdagne) et les «filières dures» de haute montagne dans les Pyrénées Centrales.

 

La sécurité d’un passage est en raison inverse de sa facilité. Si les passages faciles ont été tout de suite très utilisés, ils sont vite devenus difficiles, car très contrôlés, pour les évadés «tout venant». Ceux-ci ont dû se rabattre sur les passages de haute montagne, moins contrôlés et contrôlables par l’occupant faute d’effectifs suffisants.

 

Curieusement, les passages très difficiles, sûrs parce qu’inaccessibles et les passages les plus faciles, dangereux, mais assurés grâce à des filières d’élite très étudiées, ont été réservés aux agents et courriers les plus précieux,.

 

Par les lignes faciles les «clients» devaient passer vite et par petits paquets de 4 au maximum alors que dans les zones dures il fallait souvent organiser de véritables caravanes comptant jusqu’à 30 évadés, ce qui économisait les passeurs et facilitait l’entraide en cas de danger, surtout à la descente vers l’Espagne, une fois le passeur reparti.

 

D’Est en Ouest nous citons des faits, des noms, des lieux.

Dans les Pyrénées Orientales il faudrait mentionner tous les cols des Albères, du Vallespir, du Haut Conflent en partant du Col de Banyuls.

 

Un douanier s’est distingué : le contrôleur Soler de Perpignan. Non seulement il avait sa ligne de marin-pêcheur à Port-Vendres, mais il avait une filière à la Tour de Carol avec le transitaire Massines. N’envoyait-il pas des évadés comme agents des douanes en mission à la Tour de Carol avec des ordres de mission en bonne et due forme ? Massines faisait le reste. Soler fit passer le célèbre colonel Fourcault, avec le concours du gendarme Albafouille de Céret.

 

L’abbée Depierris, curé de Saint-Lary, rendit à plusieurs reprises des services appréciés aux réseaux de résistance.

 

Fourcault fut acheminé par autobus jusqu’au Boulon, menottes aux mains, encadré par deux vrais gendarmes; un homme capturé était affaire française, pas allemande. Soler avait poussé l’audace jusqu’à confier du courrier au chauffeur du Consulat d’Allemagne à Barcelone. Il lui suffisait de «fermer les yeux» sur un petit trafic alimentaire de parfums et d’aiguilles pour métier à tisser.

L’abbé Depierris, curé de Saint-Lary,rendit à diverses reprises des services appréciés aux réseaux de résistance.

 

Quant à la Cerdagne c’était la plate-forme d’évasion rêvée. Cuvette tous azimuths, reliée par voie ferrée à Toulouse, Perpignan et Barcelone, proche du Capcir et donc des maquis de Quérigut, avec une frontière particulièrement «vicieuse». Par l’enclave de Llivia, elle offrait toutes sortes de possibilités, qui furent largement utilisées. La principale filière de passage reposait sur les frères Paul et Hector Ramonatxo. Une fois à Llivia par Estavar il suffisait d’emprunter le chemin «neutre» vers Puigcerda pour être en Espagne intérieure. C’est ainsi que «Tonton» a fait passer par cette «filière pour dames» Mme de Lattre de Tassigny, Monique Giraud fille du général et de nombreuses spécialistes radio.

 

Toujours la note d’humour : à Amélie le professeur Soula avait une filière dont la base était à Perpignan, rue de la Barre, dans la confiserie Vivant; des évadés se sont retrouvés derrière les thermes, cannes à pêche à la main, pour remonter les gorges.

 

Les cheminots de la ligne de Toulouse à la Tour de Carol ont fort bien travaillé. Par de savants ralentissements ils débarquaient les évadés, quitte à leur confier dès cannes à pêche (encore ces cannes à pêche!) pour progresser innocemment le long du Carol, ou bien ils les cachaient dans cette trop vaste gare. A travers champs, les évadés pouvaient ensuite gagner facilement la frontière toute proche.

 

Une belle figure de passeur se détache, celle du douanier Claude Parent dit «Claude»; plus que passeur il est vrai, puisqu’il était aussi agent de réseau d’action et de renseignement. Avec fougue, courage et bonne humeur, un vrai «battant», il a assuré des missions à la limite de l’impossible, l’évasion du colonel Malaise de la citadelle de Perpignan, le passage de Bernard de Lattre de Tassigny, fils du général, la capture du chef de la milice de Perpignan. C’est lors de cette action relatée par Rémy dans «Morhange chasseur de traîtres» que «Claude» fut très grièvement blessé. Pour la haute montagne vers Nuria par Llo, son terrain d’élection, «Claude» avait toute une équipe de «bûcherons» espagnols ex-guerilleros à sa dévotion.

 

Le receveur des douanes de Bourg-Madame, Olivier, le lieutenant des douanes Lemery, correspondant du réseau Baden-Savoie, l’inspecteur de police Fort à Bourg-Madame firent de leur mieux pour faciliter les évasions.

 

C’est encore en Cerdagne que l’on vit une «sainte alliance» très effficace entre les «curés» et les «toubibs». La Providence des évadés avait situé en Cerdagne des maisons de cure à Font-Romeu et des sanatoriums aux Escaldes et à Osséja, tous établissements propres à abriter beaucoup de faux malades.

 

Il y avait aussi les «trois abbés Jean» en liaison parfaite : l’abbé Jean Gignoux, curé de Dorres, aumônier des Escaldes; l’abbé Jean Jacoupy, curé de la Tour de Carol; enfin l’abbé Jean Domenech, archiprêtre de Puigcerda, homme d’une grande bonté, accueillant tous fugitifs et évadés sans exception.

 

L’abbé Domenech fut décoré de la Médaille de la Résistance et de la Légion d’Honneur, ce qui lui valut d’être condamné à l’exil à Fernando Po. Sa peine fut commuée en déplacement dans une obscure paroisse. Jean Gignoux faisait promener comme par hasard, des aviateurs (parfois mal déguisés en séminaristes : les bottes dépassaient des soutanes). De l’ermitage de Belloc ils se dirigeaient vers la «Torre d’n Gilabert», merveilleuse ferme à cheval ‘sur la frontière.

 

Jean Jacoupy, quant à lui, du haut de son presbytère de la Tour de Carol, juché tout en haut du village, bénéficiait d’une vue imprenable sur la «Kommandantur» et la N.20. Il voyait rentrer ou sortir les patrouilles le plus commodément du monde. Il signalait le bon moment à ses hôtes ou à ses amis.

 

L’Ariège fut par excellence une terre de résistance. Son relief et sa situation sur la rocade pyrénéenne de la RN 117 favorisait les maquis. Les guerilleros espagnols du colonel Jésus Rios y étaient solidement implantés. La répression y fut aussi très dure. Il y eut peut être plus qu’ailleurs des passions et des drames, pour ne citer à la suite de H. Amouroux que la trahison du passeur Iglizias et la fin de Jacques Grumbach. Le premier, un forestier, lança le 10 janvier 1943 son convoi vers l’Espagne après avoir averti la «Kommandantur». Derrière une crête les Allemands attendaient et ouvrirent le feu.

 

Quant à Jacques Grumbach, à bout de forces, il ne pouvait plus suivre. Son passeur, Cabrero,revint sur ses pas et l’exécuta à bout portant. Il y eut procès. Cabrero avança pour sa défense que les traînards ne pouvaient que trahir ou être pris et donc compromettre leurs camarades. Quelle jungle !

 

L’Andorre, bien sûr, attirait. Il y avait cependant des risques à y séjourner, la principauté étant sous l’autorité d’un co-prince, Mgr Iglizias évêque de La Seo de Urgel, sorte de moine-soldat ultra franquiste qui, s’il n’était pas pro-Allemand, était fort peu ami de la France. L’Andorre n’est pas comme on l’a dit d’antenne de la Gestapo, mais ses agents y pullulaient.

 

Le capitaine des douanes de Foix, Paul Gisquet, rendit de précieux services. Il fut, à la Libération, membre du Comité de Libération de l’Ariège. Deux douaniers, Molnier et Authie, furent arrêtés le 7 novembre 1943 à Auzat.

Jean Benazet dit « Piston » devant son gazogène qui servit de transport à de bien curieux pêcheurs.

 

Nous avons pu retrouver un passeur, Jean Benazet dit «Piston», le fameux garagiste de Varilhes. Avec son vieux gazogène il amenait dans la haute vallée de l’Ariège d’innocents pêcheurs qu’il munissait de cannes à pêche (toujours ces cannes à pêche). C’est là un jour que surpris par l’aube (le convoi était trop lent) et sans doute trahi, il fut intercepté par une patrouille allemande. Sur le chemin du poste il put faire un écart et fonça sous les coups de feu («les branches fumaient»); blessé, il se traîna sous l’orage jusque chez lui.

 

La Haute-Garonne vit beaucoup de passages en haute et moyenne montagne, à partir de la région de Luchon surtout.

Pas des trois comtes (2611 m). Au-dessous se trouve un piston avec 8 pièces de 10 centimes trouées, correspondant aux passages effectués aux mois de mai et juin 1943 par « Piston ».

Les Hautes-Pyrénées furent un terrain d’exploits. Le plus petit col, celui de Boucharo est à 2 269 mètres, le plus haut celui d’Artazou est à 2 951 mètres. Gérard de Clarens, alias Claverie, avait un dbn d’ubiquité : basé à Lourdes à l’enseigne «Au Vatican» ou à Argelès çomme malade, ou représentant en spiritueux. Une fois, transformé en faux commissaire comme éclaireur d’une camionnette d’évadés, il tombe dans un hôtel plein d’Allemands.

 

Qu’à cela ne tienne ! Il s’instille parmi eux pour une tournée générale. Le patron vient encaisser. Un tour de passe-passe et ce dernier repart avec, sous le plateau, les papiers les plus compromettants. Entre temps les occupants de la camionnette ont changé. Ce ne sont plus que de braves paysans de Gavarnie. Les Allemands vérifient ; tout est en règle.

 

En Béarn, la voie ferrée du Somport servit longtemps aux passages, d’autant que le receveur des douanes de Canfranc, pseudo «Legrand», en territoire espagnol, tenait bien la place. Il couvrait tout un trafic de courrier et de postes émetteurs. Les évadés passaient dans les boggies pour des petits parcours, ou dans des niches à chien de fourgon habi­lement «bricolées» par les chemi­nots du dépôt de Tarbes. Accueillant pour tous, «Legrand; resta à Canfranc jusqu’à l’extrême limite de sa sécurité. Il dut en septembre 1943 partir d’urgence en «clinique» c’est-à-dire rejoindre Alger.

Le garage de Piston à Varilhes. Photo du 25 janvier 1943

 

Sur le Pays Basque, tout à été dit et rien. Ce pays est très secret et pudique. La contrebande, qu’elle soit de choses ou d’hommes, ce «travail de nuit» est affaire du quotidien et de toujours. Inutile d’en parler. Des passeurs ? Qui n’était pas passeur ?

 

Ainsi Muscarditz le boulanger véhicule des évadés. Soudain deux Allemands en vélo l’interpellent. La côte est bien raide pour eux. C’est simple : Muscarditz met les vélos sur l’impériale et nos Allemands s’installent debout sur les marchepieds : au tournant dit «des Ventas» avant Arneguy, le boulanger s’enfonce les doigts dans le nez. Il saigne abondamment, les Allemands s’apitoient. Il ralentit puis s’arrête enfin. Les évadés avaient déjà disparu en Espagne, quelque 20 mètres en contrebas.

 

Quant à l’abbé Donetche d’Arneguy, il doit porter le saint sacrement à un malade, juste en face de Valcarlos. Il y a justement un juif à faire passer. Eh bien, le curé fait du juif son acolyte, à charge d’agiter une clochette tout au long du parcours; ce curieux enfant de chœur terminera en Espagne sa mission sacrée.

 

Pour l’évadé, les ennuis ne s’arrêtaient pas à la frontière. D’autres commençaient. Bien sûr les courriers, les agents, les chefs de la résistance n’étaient pas abandonnés à leur triste sort. Des équipes se relayaient pour les amener à Barcelone, à Pampelune, à Saint-Sebastian voire à Madrid. Mais c’était l’exception. Pour la majorité, le «comité d’accueil», c’était au détour du chemin la patrouille de gardes-civils. Cela valait mieux pourtant que de rôder des jours entiers dans des paysages désolés avant de rencontrer «quelque chose qui ressemble à un village». C’était au moins la certitude de s’arrêter enfin de manger et de dormir.

 

Certains postes refoulaient systématiquement les évadés vers la France. La police de Puigcerda a bissé par exemple de mauvais souvenirs. Un évadé a rapporté qu’il dut passer à Irun devant une commission de la Gestapo qui dossiers et photos en main, tâchait de reconnaître des «suspects».

Quelques heureux furent assignés à la résidence dans des hôtels de stations balnéaires. Mais pour la plupart c’était l’internement au camp de Miranda de Ebro. La vie y était très dure. Les conditions d’hygiène y était innommables. Plus d’un évadé souffre encore des séquelles de ce qu’on a pu appeler la «mirandite». Pour éviter l’internement un pieux mensonge consistait à se prétendre aviateur… canadien français ayant perdu ses papiers. C’est ainsi qu’il y eut de monumentales escadrilles du Canada. Cela fit long feu. Alors on admit que les évadés de moins de vingt ans et de plus de quarante ans ne seraient pas internés; les gardes-civils enregistrèrent imperturbablement des rajeunissements et des vieillissements massifs.

 

La base madrilène de la Calle San Bernardo s’occupa sans délai et sans relâche des évadés. Avec l’aide de l’ambassadeur de Grande-Bretagne Samuel Hoare, l’inlassable et peu conformiste diplomatie du colonel Rivet, de Truelle et de Mgr Boyer Mas délégué de la Croix Rouge (homme dont la personnalité fut très contestée mais dont la place fut considérable) aboutit, malgré les protestations de Vichy et du Reich, à la «libéracion» progressive des internés de Miranda et des «balnéarios».

 

Des trains entiers amenaient les évadés au Portugal d’où de pseudo bateaux anglais les conduisaient au Maroc. Passées les eaux espagnoles on hissait le drapeau français. Il y eut alors des moments d’intense émotion. Pour presque tous le combat allait maintenant commencer ou se poursuivre.

Cette enquête n’aura pas été inutile si elle suscite beaucoup de réactions et de témoignages de la part des acteurs eux-mêmes, de parents ou d’amis. Que les lecteurs n’hésitent pas à prendre contact avec la «Vie de la Douane» ou ses correspondants dans les directions. Il n’est pas trop tard pour commencer d’écrire le chapitre «Résistance» de l’histoire des douanes…

 

(1) – Film : «Le jour et l’heure» de René Clément, avec S. Signoret – 1962

– Romans :«Le Berger des Abeilles», Armand Lanoux ; dramatiques : «Messieurs les Galopins» – Pierre Lefranc – 1976

– «Série de la ligne de démarcation», Rémy 1977 «Le Berger des Abeilles» d’après Lanoux

– «La Filière», Gilles Perrault – 1978-1979

– «Etranger d’où viens-tu ?» – 1977

– «Passeur d’hommes» avec Anthony Quinn – 1979

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