“Pérégrinations salées”, un récit de Cécile Masquelet

Mis en ligne le 13 avril 2026

              Soudain, la toile respire la vie. Le souffle polychrome et salé d’une marine aux contours bretons déferle alors sur moi, et me happe sur le motif. De nuancier immobile à promenade évanescente, le tableau se mue impérieusement en une tempête de valeurs alla prima, animées par le pinceau impressionniste – voire synthétiste – d’un Henri Moret aux origines normandes.

 

Faisant fi d’un cadre hiératique aux bords réducteurs, j’avance d’un pas mal assuré, tout en clignant des yeux. La vue qui s’offre à moi est imprenable, si proche et pourtant si lointaine !

 

A la fraîcheur du ciel azur en lavis, piqué de paresseux nuages, répond le camaïeu de bleus d’une mer endormie, réveillée, par endroits, par le blanc titane de l’écume bouillonnante.

 

Au brun mordoré des falaises à pic, s’oppose l’ocre jaune des dunes morbihannaises, teintées du vert irisé, et apaisé des herbes flottant à la brise matinale.

 

Aux rochers terre de Sienne brûlée rabattue font écho les pigments bistre près du sentier côtier.

 

A cet instant, me submerge une véritable palette d’émotions : joie de la découverte, surprise de la durée, peur du vertige…

 

Je ferme les yeux, à l’affût d’un monde sensoriel unique, et je savoure chaque perception : l’odeur verdâtre du varech vif brûlé dans le four à goémons alentours, le chuchotement jaune paille des oyats balayés par le vent, le cri argenté des goélands en chasse, le murmure cobalt des vagues sur la grève, la caresse chaleureuse du soleil sur ma peau… Mais un sifflement interrompt brusquement cette symphonie de la nature, en canon avec moi-même.

 

Voilà que mon cheminement me conduit à ces deux hommes en bleu marine, assis pensivement, képis et vestons ensablés ; leurs visages, non finito, sont tournés vers l’Atlantique, et la bande rouge garance de leur pantalon d’uniforme s’embrase au milieu du sentier littoral. Ils surveillent. Ils attendent. Ils pressentent. Patience, habitude et réactivité. Tel doit être leur quotidien, aux confins maritimes de la penthière.

 

Je reste cependant en retrait, et je goûte encore un bref instant ce voyage statique aux quatre dimensions, aux côtés des douaniers de 1891, en Bord de mer à Larmor-Plage.
Car ce que je vis, vous pouvez le vivre.

 

Nul besoin de franchir de frontières, sauf les portes d’un musée. Celles du Musée national des Douanes, à Bordeaux.

 

« Bord de mer à Larmor-plage », huile sur toile d’Henry Moret (1856 – 1913), 1891.

Source [MND]. Crédit © Musée national des douanes – photographe : Alban Gilbert

 

Remerciements au Centre de Documentation Historique du Musée National des Douanes pour son aimable autorisation de reproduction.