Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

Le corps militaire des douanes : hasard ou nécessité ?

Mis en ligne le 1 juillet 2019

Quand la Patrie est en danger…

 

Des guerres de la Révolution au second conflit mondial, les brigades armées de l’administration des douanes ont formé, de facto puis de jure, une force militaire d’appoint dont l’histoire n’a jusqu’à présent fait l’objet d’aucune étude d’ensemble. En raison de son caractère fort accessoire, la participation des douaniers aux combats ne pouvait retenir que fugitivement l’attention des historiens militaires. Mais que penser de la discrétion dont ont fait preuve les auteurs douaniers ?

 

Comment ont-ils pu négliger ou traiter en quelques lignes un tel sujet ? Loin de représenter un aspect secondaire de l’histoire de l’administration, et au delà de ses côtés anecdotiques, fussent-ils pleins d’intérêt, la militarisation des brigades a exercé et continue à exercer par le poids des traditions, une influence considérable sur la vie administrative. La présente chronique n’a pas l’ambition de combler une lacune regrettable; dans son cadre limité elle peut, au plus, proposer une rétrospective.

 

Une observation préalable s’impose cependant. On incline à penser après coup, qu’un corps armé et en uniforme, chargé de surveiller les frontières dans le cadre de sa mission normale, devait inévitablement concourir à la défense du territoire : et pourtant, ce concours n’a pas, dès l’origine, semblé aller de soi.

 

Les autorités, à commencer par les autorités douanières, n’en ont pas toujours tenu la nécessité pour évidente et il a même existé fort longtemps une opinion opposée à l’utilisation d’unités douanières à des fins militaires. Cette situation valait d’être soulignée d’entrée de jeu car elle explique les hésitations, les contradictions et aussi les improvisations que révèle l’étude de l’histoire militaire des douanes en France.

 

Une seconde observation doit être formulée : cette histoire ne se perd pas dans la nuit des temps; elle a pris naissance immédiatement après la création de la Régie des douanes, pendant la Révolution. Sous l’Ancien régime, en effet, personne n’a été tenté de considérer les brigades de gardes de la Ferme générale comme des unités militairement utilisables en temps de guerre. Comment d’ailleurs y aurait-on été incité ? Dans la conjoncture douanière de l’époque, ces brigades n’étaient pas spécialement établies aux frontières extérieures et sur les côtes du Royaume; elles pouvaient même, dans des provinces périphériques bénéficiant de privilèges douaniers et fiscaux, jouer un rôle bien plus effacé qu’au cœur même du pays où on les trouvait massivement implantées et principalement occupées à pourchasser les faux-sauniers. Au surplus, elles n’étaient pas au service direct de l’Etat, mais constituaient plutôt la milice privée d’une société de financiers auxquels le Roi s’en remettait pour le recouvrement de certains impôts.

 

Quand la Révolution eut mis un terme à cet état de choses, «nationalisé» la fonction douanière et créé la Régie nationale des Douanes, on ne songea pas davantage à confier aux brigades de «préposés à la police du commerce extérieur», cependant implantées aux seules frontières terrestres et maritimes, une quelconque mission d’ordre militaire.

 

Une telle hypothèse n’est pas évoquée dans les travaux de l’Assemblée nationale (en particulier le rapport Goudard). Elle est absente également des écrits postérieurs de Vivent Magnien, l’un des premiers régisseurs, dont le témoignage est capital, eu égard au rôle très actif qu’il joua auprès de la commission du commerce de la Constituante; on peut même dire que Magnien l’écarte par omission.

 

Dans un opuscule publié en 1800 et intitulé «De l’influence que peuvent avoir les douanes sur la prospérité de la France », il s’ingénie à dresser une liste exhaustive des services que la douane est susceptible de rendre au pays, et ceci pour convaincre les responsables politiques d’accroître les moyens de cette administration. On trouve détaillées dans cet ouvrage, en sus des missions spécifiquement douanières, toute sorte de tâches, notamment des tâches de « police générale » : «Ces brigades, écrit Magnien, sont une gendarmerie supplémentaire », mais il se garde d’affirmer,• comme on le fera couramment par la suite, qu’elles forment une force armée ou un corps militaire. Tout au plus rappelle-t-il en concluant «que, pendant les premières années de la guerre (Il s’agit du conflit ouvert en 1792), celles de plusieurs départements ont servi aux armées, soit isolément, soit en compagnies d’éclaireurs ». Pour Magnien ce service militaire a revêtu à l’évidence un caractère très limité et tout à fait exceptionnel.

 

La Révolution : la militarisation improvisée des brigades des douanes

 

C’est en vérité de manière fort peu préméditée que les douaniers ont, comme tels, pris part aux guerres de la Révolution. L’initiative est venue d’administrations locales, districts et départements, dans les zones frontalières. Les services centraux de la Régie se trouvèrent alors placés devant le fait accompli et tout laisse penser qu’ils se gardèrent d’adhérer à des mesures dont le résultat le plus certain était de désorganiser un service à peine constitué.

 

Pour mieux apprécier la situation, il faut essayer de se placer dans l’ambiance de l’époque. Le cas de la frontière franco-belge, en 1792, témoigne éloquemment du caractère improvisé, voire anarchique, et en tout cas contesté, de la militarisation des brigades des douanes.

 

Rien, nous t’avons dit, n’avait été prévu en ce domaine quand la menace d’une invasion cessa d’être virtuelle et que la zone frontalière limitrophe des Pays-Bas se trouva directement concernée. L’appel que, de Valenciennes, lancèrent en septembre 1792 les Commissaires de la Convention nationale, pour inviter tous les hommes en état de prendre les armes à se porter au secours de la Patrie, toucha les douaniers comme le reste de la population.

 

Déjà, au cours des semaines précédentes, des initiatives avaient été prises dans quelques localités des Flandres, soit à l’instigation de chefs locaux, soit à celle de municipalités ou de conseils de districts, pour réquisitionner des douaniers ou en former des unités d’éclaireurs.

 

Ces mesures n’avaient pas l’heur de plaire à tout le monde et elles suscitèrent même l’opposition de «patriotes » qui tenaient les douaniers pour suspects d’incivisme. Ne s’agissait-il pas d’anciens commis de la Ferme, donc d’individus compromis dans les abus de l’Ancien Régime ? Le bruit ne courait-il pas que certains d’entre eux tiraient parti de leurs allées et venues à l’extrême frontière pour entretenir «des intelligences» avec les émigrés, donc avec les ennemis de la France nouvelle ? N’y avait-il pas dès lors un danger à permettre aux douaniers, sous couvert de défense nationale, de conserver des armes qui tombaient sous le coup de la réquisition ? N’était-ce point d’ailleurs à cette seule fin, et pour rester en mesure de remplir avec efficacité des fonctions honnies par la population frontalière, que certains de leurs chefs avaient imaginé de les «militariser» ?

 

De tels soupçons amenèrent le directoire du département du Nord à interdire la mise sur pied d’une compagnie de douaniers éclaireurs à Bergues.

 

En revanche, lorsque Lille se trouva directement menacée, 350 agents des brigades participèrent à sa défense sous le commandement de chefs qu’ils élirent selon la règle instituée pour l’armée régulière. Il ne semble pas cependant que le scrutin ait désigné d’autres commandants que les «chefs naturels», ce qui témoigne, soit du réel prestige de ces chefs, soit d’une adroite manipulation des électeurs ! Le caractère tout à fait circonstanciel de la mobilisation des agents du département du Nord est attesté par la hâte avec laquelle, une fois levée la menace sur Lille, le directeur local des douanes demanda à récupérer ses hommes. La participation des douaniers à la défense de la place avait, en tout cas, été jugée suffisamment brillante pour leur valoir les félicitations des autorités civiles et militaires : désormais il ne leur serait plus fait de procès d’intention et l’on s’abstiendrait de mettre collectivement en doute leur patriotisme.

 

diplôme d’appartenance aux bataillons douaniers

 

Il en fut ainsi, notamment, lorsqu’au printemps de 1793, la frontière du Nord se trouva de nouveau menacée. Cette fois, l’initiative émana du Directoire du département qui au mois de mars réquisitionna un quart des effectifs des brigades pour renforcer l’armée de Belgique. La douane fut traitée à cette occasion comme la Garde nationale. Le directeur des Douanes protesta : les douaniers étant exemptés du service de la Garde nationale, il était, selon lui, illégal de les assimiler aux gardes nationaux et de les détourner de leurs activités normales.

 

Le Directoire du département ayant passé outre, il se créa une situation confuse : soit par patriotisme, soit par crainte d’être tenus pour insoumis, des agents déférèrent à la réquisition sans l’accord explicite de leur hiérarchie. Le conseil général du district de Bergues se plaignit même à Collin, Régisseur des Douanes, de ce que ces agents aient été menacés de destitution par leurs supérieurs pour abandon de poste !

 

Au mois de mai, cependant, la situation change d’aspect. Les armées françaises battent en retraite et la frontière est à ce point menacée que l’exercice normal du service douanier devient impossible. C’est l’autorité militaire qui, cette fois, requiert de Georges, directeur des douanes à Lille, la mobilisation de ses agents. Les circonstances rendent inconcevable un refus d’obtempérer. Georges a toutefois la bonne réaction de réunir ses troupes en compagnies placées sous le commandement de leurs chefs naturels et, malgré les récriminations de certains agents, il s’oppose à ce que l’encadrement soit élu : il s’agit, objecte-t-il, non de constituer des bataillons, mais de mettre à la disposition des armées, pour un temps limité, des unités de guides. En fait la situation va se prolonger : Dumouriez traitera les unités de douaniers comme une troupe ordinaire; il en soldera les officiers et les hommes, et il les armera.

 

19• siècle – portrait de Collin de Sussy. Musée de Versailles

 

Ce dernier point n’est pas l’un des moins importants. Réglementairement les agents de la Régie (comme antérieurement ceux de la Ferme Générale) doivent s’armer à leur frais. La nature de cet armement étant mal définie, on imagine l’anarchie qui règne en la matière. L’extrême précarité de la condition des préposés – condition qu’aggravera d’année en année la dépréciation des assignats – ne permet pas d’exiger d’eux l’acquisition d’un équipement de qualité. Le posséderaient-ils d’ailleurs que les réquisitions décrétées pour faire face aux dangers de la Patrie les en priveraient.

 

« Personne n’ignore, écrit en 1794 l’inspecteur principal à Bayonne, que la majeure partie des préposés des douanes n’a que 400 livres d’appointements en assignats et que la perte énorme que notre papier éprouve… réduit leur traitement à 200 francs par an, somme insuffisante pour faire vivre des hommes qui ne peuvent pas être casernés; aussi la plupart ont été obligés de vendre ou d’échanger leurs fusils, de sorte qu’il y en a très peu qui soit du calibre prescrit ; il faudrait leur en donner d’autres, en échange de ceux qu’on pourrait retirer d’eux, les pourvoir de sabres et de gibernes… ». Cette citation est extraite d’un mémoire demandé par le Général Duverger, commandant la division militaire de Bayonne, «sur la manière d’employer les préposés des douanes à la défense des frontières et des côtes ».

 

Reproduction d’un certificat d’appartenance au deuxième Régiment des Douanes Impériales (1813)

 

C’est qu’en effet le général en chef de l’Armée des Pyrénées, ayant été « instruit des services que les préposés des douanes avaient rendus à la République dans la guerre actuelle, et surtout dans la Belgique », souhaitait « les employer sur les frontières d’Espagne ». La situation militaire y suscitait moins d’alarmes que dans le Nord durant les années précédentes, mais on s’y mettait en état de se défendre. Le Ministre de la Guerre bénéficiait de l’accord de principe de son collègue des Finances, mais celui-ci avait assorti son acquiescement de restrictions qui témoignent des préoccupations constantes de l’administration centrale des douanes : on admettait que «la plupart (des préposés) avaient déjà servi dans les troupes de ligne que les autres avaient combattu dans d’autres circonstances et que tous connaissaient les endroits (de la frontière) accessibles à » ce qui les mettait en mesure de contribuer à «repousser victorieusement les attaques »; cependant, «ces préposés ayant été institués pour défendre le commerce national contre les hostilités des contrebandiers », il n’était pas possible rappelait-on de « les déplacer des postes où l’intérêt public les avait fixés » : on admettait seulement qu’« ils liassent leur service avec celui des volontaires ».

 

Quand l’Ouest entra en insurrection, la Régie ne put se montrer aussi réticente. La menace que faisait peser sur la République le succès initial des bandes bretonnes et vendéennes justifiait des mesures aussi urgentes et exceptionnelles que lors de l’invasion du Nord de la France; aussi les unités douanières des départements insurgés, comme celles des départements limitrophes, furent-elles requises de former des bataillons ou compagnies de marche que l’on engagea contre les Chouans. Un bataillon constitué dans la direction de Bordeaux et baptisé « Bataillon de l’Espérance » eut à cette occasion les honneurs de la tribune de la Convention, un des commissaires de l’Assemblée ayant fait remise solennelle de l’«or saisi sur les rebelles» par les douaniers girondins.

 

De la période tendue qui va de 1792 à 1799 on retiendra surtout que, si les brigades des douanes participèrent à des actions militaires, ce fut contre ce vœu de l’administration centrale. Celle-ci admettait mal que fut perturbée la mise en place du dispositif de surveillance . douanière conçu en 1791. Et comment aurait-elle pu soupçonner au départ que les conquêtes révolutionnaires la contraindraient à réviser ce dispositif dans un large secteur des frontières terrestres ?

 

Les conquêtes de la Révolution et de l’Empire, facteur d’une militarisation de fait de la Douane

 

Bien plus que les réquisitions locales et temporaires d’unités du service des brigades, le bouleversement de la géographie douanière devait engager le service actif dans un processus de militarisation dont l’une des premières consécrations fut la création, en 1800, du fameux uniforme vert.

 

Spontanément, lorsqu’éclatent les limites de l’ancienne France, la douane se comporte comme une armée en marche, afin de prendre position sur de nouvelles « lignes » de surveillance. La vie des agents des brigades des frontières de terre ressemble fort, en 1798-1799, à celle des fantassins. Au demeurant, tout prédisposait ce service à adopter, au contact des armées, un comportement militaire : ses hommes étaient d’anciens soldats pour la plupart; son organisation, avec ses inspections, capitaineries et lieutenances, l’apparentait aux formations militaires; son encadrement était naturellement conduit à renforcer la discipline dans une conjoncture de nature inhabituelle. Dix années de cohabitation avec les forces armées de l’Elbe à l’Adriatique, les contraintes de la vie en pays conquis, la rigueur des lois prohibitives que le service aurait à appliquer, tous ces facteurs concourraient par la suite à conforter cette évolution. Dans ses mémoires, Boucher de Perthes montre comment les brigades des douanes en vinrent fort naturellement à constituer, en fait sinon en droit, une véritable force armée. Il s’étonne et se plaint d’ailleurs de la situation «amphibie » du douanier, mi-civil, mi-soldat, auquel on reconnaît le droit de tuer et d’être tué, mais non les avantages du statut militaire.

 

Et c’est ici qu’une contradiction apparaît entre le bureau central des douanes et une partie au moins de ses services extérieurs. D’un statut militaire des brigades, Collin de Sussy, le directeur général des douanes, ne veut pas entendre parler. Son objectif permanent consiste à sauvegarder l’unité et l’indépendance de son service. à lui éviter de se trouver placé sous l’autorité de chefs militaires peu sensibilisés (quand ils ne sont pas corrompus) aux aspects douaniers – cependant essentiels – de la politique de l’Empereur. Il est convaincu que les brigades, une fois militarisées, seraient soustraites au contrôle de l’encadrement supérieur des douanes et à tout instant détournées de leurs missions normales, Napoléon pour sa part ne nourrit pas d’idées arrêtées sur le sujet. Par une tendance naturelle chez un général, il serait assez enclin à transformer les douaniers en soldats comme on le lui suggère de divers côtés, notamment dans les états- majors des divisions militaires frontalières. Peut-être d’ailleurs a-t-il souvenance qu’à la fin du Consulat il a décerné un fusil d’honneur – récompense insigne – à un officier des douanes de Lorient qui, à la tête d’un détachement, avait abordé un brick dont les Anglais s’étaient emparés, engagé le combat contre un ennemi supérieur en nombre et, après l’avoir neutralisé, était demeuré maître du bâtiment. Sans doute aussi lui a-t-on rendu compte qu’en 1805, lorsque notre implantation au Piémont se trouva un moment menacée, des volontaires des brigades réunis sous le commandement de l’inspecteur Dubois-Aymé, ont mené avec succès des actions de retardement en attendant l’intervention de l’armée de Massena.

 

Enfin, comment pourrait-il ignorer (les ordres nécessaires ayant à coup sûr émané de lui) que, cette même année 1805, des dispositions ont été prises sur les côtes de la Manche relativement aux «mouvements des préposés au cas où l’ennemi se présenterait pour opérer un débarquement ».

 

Quoi qu’il en soit, Napoléon est au moins aussi soucieux de faire respecter sa politique commerciale anti-britannique que d’utiliser militairement les douaniers; aussi ne peut-il totalement négliger les arguments développés par Collin de Sussy.

 

Cette hésitation ne l’empêche pas de décider, en 1810, la mise à l’étude d’« un plan d’organisation militaire des Douanes » et de prescrire aux sections de la Guerre et des Finances du Conseil d’Etat d’élaborer à cet effet un projet de décret. Mais pourquoi avoir pris à ce moment une telle décision ? Nul doute à cet égard : l’expansion française atteint alors, dans le cadre du Système continental, sa plus grande ampleur: l’application du Blocus dans de nouveaux territoires et l’aggravation de la répression de la contrebande exigent, dans l’esprit de l’Empereur, que se musclent tous les services qui y concourent et, en premier lieu bien sûr, celui des Douanes. Cependant la procédure ne se développe pas sans heurt entre les deux sections du Conseil. On doit rendre compte à Napoléon du «dissentiment » constaté. Deux conceptions s’opposent celle de la Direction Générale des Douanes qui accepte la militarisation de la Douane à la double condition qu’elle englobe, non seulement les brigades, mais tout l’état-major jusqu’aux inspecteurs généraux inclusivement et que l’organisation du service soit purement et simplement respectée; celle du département de la Guerre qui, d’une part, veut mettre en parallèle Douane et Gendarmerie, donc faire entrer les formations douanières dans le moule des circonscriptions militaires, et, d’autre part, entend écarter de cette affaire les fonctionnaires du « service fixe et administratif ».

 

Informé de cette divergence, Napoléon confirme son intention de «soumettre au régime et à l’administration militaire une masse si considérable d’hommes armés, afin de la faire concourir plus efficacement, selon les localités et les circonstances, à la défense du territoire et au maintien de l’ordre public»; un compromis doit donc être recherché, mais dans le respect d’un principe de base : à l’avenir, le service des brigades, gendarmerie des frontières, n’appartiendra plus aux Finances, mais à la Guerre; il sera, en temps normal, mis à la disposition du directeur général des douanes qui en disposera librement, «les officiers, sous-officiers et gardes (l’appellation de préposé étant abandonnée) ne (pouvant) être déplacés du poste dont l’arrondissement aura été déterminé par le directeur général des douanes, ni distraits de leur service habituel, qu’en vertu d’ordres exprès transmis par (le) ministre de la Guerre aux généraux des divisions militaires et par ceux-ci aux directeurs».

 

C’est seulement «lors d’une attaque ou d’une invasion du territoire, et en cas d’insuffisance des moyens défensifs , que les postes des douanes pourront être… appelés pour repousser l’ennemi». Un nouveau projet présenté au nom de la section de la Guerre par le général comte Mathieu Dumas paraît un moment virtuellement adopté. Selon Boucher de Perthes Napoléon, de passage à Boulogne en septembre 1811 en fait part au directeur des douanes locales, Eudel. Quelques semaines plus tard, dans une lettre adressée à Dubois-Aymé, devenu directeur à Livourne, Saint-Cricq, administrateur des douanes, le laisse entendre.

 

Cependant, en janvier 1812, l’affaire n’est toujours pas close puisque Collin de Sussy fait état dans une correspondance adressée au même Dubois-Aymé du « projet d’organisation militaire des brigades ». Or, tout va changer très vite en ce même mois de janvier. L’Empereur, qui crée pour Collin de Sussy le ministère du Commerce avant de partir pour la désastreuse campagne de Russie, a-t-il été ébranlé par les ultimes objections d’un serviteur fidèle sur lequel il compte pour appliquer rigoureusement, en son absence, la législation du Blocus ? Il apparaît en tout cas, à travers le témoignage qu’en donna, bien des années plus tard, François Ferrier, nouveau directeur général des douanes, que les conversations engagées à son niveau avec Mathieu Dumas, ne font que confirmer l’irréductibilité des positions des deux parties.

 

En juin 1812, Ferrier peut écrire à ses directeurs que « l’organisation militaire des brigades paraît remise à une époque très éloignée ».

 

Les événements vont cependant donner aux réalités et aux exigences du terrain l’avantage sur les constructions théoriques. Le Grand Empire connaît des troubles annonciateurs de la débâcle. Dès avril 1812, le maréchal Davout qui commande la 32eme division militaire dans les départements des pays hanséatiques est conduit à réquisitionner les brigades de la direction de Lunebourg pour renforcer les garnisons des principales villes.

 

Les périls se précisent en 1813 et 1814 : au témoignage de Boucher de Perthes, 5 à 6 000 douaniers sont alors «embataillonnés » au delà du Rhin. C’est encore dans les pays hanséatiques que cette « mobilisation » est, à notre connaissance, le plus activement menée. A partir de février 1813, les douaniers des directions de Lunebourg et Hambourg sont mobilisés pour lutter d’abord contre la population révoltée à l’instigation d’agents prussiens, ensuite contre les avant-gardes russes.

 

Les unités douanières constituées à partir du regroupement des brigades jusqu’alors isolées et par conséquent vulnérables, opèrent rarement isolément; elles interviennent la plupart du temps en soutien des troupes régulières. Leur combativité leur vaut des éloges répétés : elles sont parfois considérées comme les meilleures troupes dont dispose le commandement local. Aussi longtemps que la situation le permet, les actions de guerre ou de maintien de l’ordre se conjuguent avec des opérations de caractère douanier : séquestre de marchandises anglaises, saisie d’embarcations susceptibles d’être utilisées pour la contrebande. En août cependant la menace alliée se précise : Davout notifie alors à Pyonnier, directeur à Hambourg (qu’il vient de décorer de la Légion d’Honneur pour son action à la tête des unités douanières), la réquisition de l’ensemble des douaniers et leur mise à la disposition de l’autorité militaire.

 

En novembre, il utilise nombre d’entre eux pour former des compagnies de canonniers et pour armer de petits bâtiments de guerre. Les brigades tendent alors à se dissoudre au sein des forces armées et leurs agents, séparés des autres unités douanières et de leurs chefs, ne font plus preuve du même enthousiasme.

 

Le danger est perçu et, sans doute sur les instances de Pyonnier et de ses collaborateurs, Davout convient que « les préposés des douanes ont acquis, par leur dévouement, le droit à réclamer leurs chefs naturels ». Aussi décide-t-il de réunir des éléments des directions de Lunebourg et Hambourg sous le commandement de Pyonnier pour former une « Légion provisoire des Douanes » comprenant deux bataillons de 6 compagnies avec artillerie, cavalerie et élément naval.

 

Cette force compte peut-être 2 000 hommes, et elle se distingue pendant le siège de Hambourg qui constitue l’une des phases glorieuses de la campagne de 1813; la place, en effet, demeure invaincue à la cessation des hostilités et Pyonnier peut, après la reddition, fin mai 1814, parcourir à pied, à la tête de sa Légion, les 600 lieues qui le séparent de Lille où le touche un ordre de dissolution.

 

Cet épisode est le plus connu, sinon le plus méritoire de l’histoire militaire des brigades sous le Premier Empire. il y en eut d’autres, tout aussi dignes d’être rapportés, mais que nous devons nous borner à énumérer brièvement. Dizié, directeur des douanes à Trieste, combat à la tête de ses hommes, lors de l’évacuation des Provinces Illyriennes en 1813 et Collin de Sussy appelle sur lui l’attention de l’Empereur à qui il recommande de confier à ce fonctionnaire un nouveau poste en rapport avec ses qualités d’« intrépidité».

 

Dubois-Aymé (encore lui) doit évacuer la Toscane, il mène avec ses douaniers une retraite offensive. Au Pays-Bas, Clerget, directeur à Amsterdam, après avoir fait face à l’émeute, se replie avec une partie de ses hommes en Belgique, puis en France; il se bat en Champagne et il y aurait même été décoré de la main de l’Empereur.

 

D’autres éléments des brigades, toujours placés sous le commandement de leurs « chefs naturels » participent à la défense de diverses places fortes au delà et en deçà des anciennes frontières. On sait que Dumas-Saint-Marcel, inspecteur général des douanes et ancien officier général, est enfermé avec un millier d’agents environ dans la place de Maubeuge. Le fait était connu au quartier général de l’Empereur puisque celui-ci, par lettre du 22 février 1814, demande, mais en vain, que 5 à 600 de ces douaniers viennent le rejoindre et se réunir à la Vieille Garde. Une tradition veut par ailleurs que, sous les ordres d’un inspecteur du nom de Deu, un bataillon de douaniers ait rétabli les communications avec la place de Longwy après avoir repoussé un régiment de Hessois, faisant de nombreux prisonniers et s’emparant de batteries d’artillerie.

 

En Savoie, les douaniers forment l’essentiel des corps francs hâtivement constitués pour retarder la progression des Autrichiens. Sur la frontière pyrénéenne enfin, ils combattent sous les ordres de Suchet à l’est et de Soult à l’ouest, face aux armées anglo-espagnoles.

 

 

Dans tous les cas qui viennent d’être évoqués, la participation d’unités douanières au combat revêt, comme sous la Révolution, le caractère d’une mobilisation improvisée et imposée par l’imminence des périls. Elle n’a lieu que là où se trouvent conjuguées des demandes de l’autorité militaire et des initiatives d’employés supérieurs de la trempe des Pyonnier, Dizié et Dubois-Aymé.

 

Si l’on en croit Duverger dont le témoignage n’est pas suspect, il n’en fut pas ainsi partout. Du côté de l’administration centrale – dont l’emprise sur les services extérieurs souffre de leur dissémination aux quatre coins de l’Europe et devient plutôt symbolique dans la conjoncture des années 1813- 1814 – on se refuse toujours à entériner la subordination des brigades à l’autorité militaire.

 

Ferrier tente même, en novembre 1813, de réagir en fixant à ses directeurs des frontières terrestres une ligne de conduite qui, sans exclure le concours à l’autorité militaire en cas d’absolue nécessité, donne une priorité tout aussi absolue aux tâches douanières d’accord, dit-il, pour suivre les armées dans leurs mouvements, mais à la condition que l’on maintienne toujours une « barrière double » entre les territoires envahis et ceux dont on demeure maître.

 

Cette politique de lignes «roulantes » fait sans doute sourire, à moins qu’elle ne les consterne, ceux qui, loin des bureaux parisiens, vivent sur le terrain la débâcle du Grand Empire et la fin du Blocus continental.

 

La question va cependant se poser à nouveau en 1815, pendant les Cent Jours, quand toute illusion sur la passivité de l’Europe se sera dissipée, si tant est qu’on en ait nourri dans l’entourage de Napoléon. Davout, devenu ministre de la Guerre, se souvenant de Pyonnier et de ses «chasseurs verts », entend s’assurer le concours des brigades des douanes.

 

On connaît en haut lieu non seulement leur combativité, mais aussi leur fidélité à l’Empereur. Cette fois, on essayera d éviter les improvisations de dernière heure. Il s’en faut cependant que la direction générale des Douanes infléchisse sensiblement sa doctrine. Son point de vue n’a pas varié : « La moindre solution de continuité dans la ligne « occasionnerait au Trésor » des pertes… que serait bien loin de compenser l’avantage d’avoir sous les drapeaux quelques centaines d’hommes de plus Aussi se refuse-t-elle à laisser « enrégimenter les préposés aux douanes de la frontière du Nord » et à accepter des «dispositions qui auraient pour effet d’enlever à leurs fonctions des préposés ».

 

Toutefois, «la question changerait de face… s’il y avait invasion de l’ennemi »; en cas de franchissement des frontières, « toute ligne de douanes devenant alors impossible à maintenir ou à rétablir, le devoir des préposés serait de déférer aux ordres des généraux qui pourraient les réunir, les enrégimenter et les employer militairement, soit en ligne, soit dans les places-fortes ».

 

Ferrier ajoute que l’expérience a prouvé «que cette dernière destination était celle qui convenait le mieux » et «qu’il y avait tout à gagner à laisser (aux préposés) leurs chefs naturels ». En ce qui concerne les côtes, les réserves sont moins marquées on admet que «quelques directeurs des côtes de l’Océan et de la Manche » mettent à la disposition de l’autorité militaire «environ la moitié des préposés qu’ils commandent », à condition que ces agents soient «éloignés le moins possible de leur résidence ».

 

Davout ne marque apparemment aucune hésitation à entrer dans les vues du directeur général des Douanes et les ordres qu’il donne aux commandants des divisions militaires visent la concentration des brigades dans les places-fortes où, dit-il, on disposera ainsi d’hommes « précieux pour leur bravoure personnelle et leur connaissance du service militaire et des localités ».

 

C’est ainsi que les brigades des douanes formèrent dans l’Ouest des « colonnes mobiles » pour mater la nouvelle insurrection vendéenne et qu’après Waterloo, elles participèrent aux sièges de plusieurs , places-fortes, celles de Givet, Longwy et Belfort en particulier

 

Du fait au droit : le corps militaire des Douanes, création de la Monarchie de Juillet

 

En dépit de la pression des événements et des hommes, l’administration des Douanes se retrouve donc structurellement inchangée à la fin de l’Empire : elle n’a certes pas évité que ses agents soient, dans les circonstances que nous avons rappelées, distraits de leurs fonctions; en revanche, si les brigades se sont par la force des choses militarisées, elles n’ont pas fait sécession et ne sont pas passées sous la coupe du ministère de la Guerre. On en restera là entre 1815 et 1830, même si des douaniers sont utilisés comme éclaireurs dans les Pyrénées lors de la rapide campagne d’Espagne de 1823.

 

Il faut attendre les lendemains de la Révolution de 1830 pour que le problème de la participation des brigades aux opérations militaires et au maintien de l’ordre fasse l’objet d’un règlement à froid.

 

Le mérite en revient au maréchal Soult et au baron Louis, respectivement ministres de la Guerre et des Finances de Louis-Philippe. Le directeur des Douanes «sorti des pavés de Juillet », Théodore Greterin, connaît parfaitement les thèses défendues par ses prédécesseurs : il peut donc argumenter auprès de son ministre. Le résultat des discussions menées entre les deux départements ministériels débouche en 1831-1832 sur un schéma fort proche des thèses traditionnelles de la haute administration des Douanes.

 

Théodore Gréterin, directeur général des douanes de 1831 à 1860

 

Le service actif fait partie intégrante de la direction générale des Douanes : donc, pas de «gendarmerie des frontières » placée sous l’autorité du ministre de la Guerre; priorité demeure à ses missions normales et c’est seulement lorsque les circonstances conduiront à lever le contrôle douanier que les « brigades armées de l’administration des douanes pourront être affectées au service militaire ».

 

Cette affectation sera en outre subordonnée à une ordonnance royale et elle ne pourra être envisagée qu’en cas de « guerre défensive et non pour une guerre sur territoire étranger »; elle sera acquise « pendant que les opérations militaires auront lieu à l’extrême frontière» : « les préposés en état de seconder les opérations militaires sur la frontière voisine de leurs lignes » le feront, «soit comme guides ou éclaireurs, soit dans les places-fortes, soit comme garde-côtes », mais ils « resteront sous les ordres des chefs (administratifs) dont ils seront plus particulièrement connus ».

 

Rien jusqu’ici qui s’écarte des principes constamment défendus par la direction générale. Le seul élément nouveau est la mise au point des modalités selon lesquelles le corps militaire des douanes doit être constitué. Dès le temps de paix, les préposés des brigades des frontières terrestres et du littoral sont portés sur un «contrôle de guerre »; chaque inspection des douanes forme un bataillon et chaque contrôle des brigades (capitainerie) une compagnie; il est créé par bataillon, en prélevant sur les brigades ambulantes et les brigades de ligne, deux compagnies spéciales de 50 à 70 hommes appelées «compagnies de guides des Douanes françaises », le surplus constituant les «bataillons de réserve des douanes françaises ».

 

Les bataillons d’une même direction formeront une Légion, sous le commandement du Directeur. Afin d’«encourager l’esprit militaire » des brigades, on dote les compagnies de douaniers de tambours et de clairons; on prescrit aussi d’exercer les agents au maniement des armes.

 

L’organisation militaire ainsi mise en place au début du règne de Louis-Philippe n’eut pas l’occasion d’être éprouvée avant la guerre de 1870. Près de quarante années s’écoulèrent donc au cours desquelles l’administration des douanes suivit, consciemment ou non, une politique ambigüe à l’égard de la militarisation des brigades. Celle-ci fut accentuée si l’on considère l’évolution de l’uniforme, de l’armement, et des appellations de grade, l’extension du casernement, la place faite au recrutement d’anciens militaires, le style de vie des brigades.

 

En revanche, rien ou presque rien ne fut fait pour préparer ces brigades à remplir leur rôle en cas de conflit. Cette situation a été fort critiquée sous le Second Empire par une minorité de fonctionnaires supérieurs des services extérieurs et par la majorité des officiers subalternes. Ces derniers se considéraient comme plus qualifiés que des agents presque tous issus du service sédentaire pour prendre le commandement des bataillons douaniers. Toutefois, dans la mesure où elle émanait d’agents en activité, la critique pouvait difficilement s’exprimer alors sur la place publique.

 

1870-1871 : le corps militaire des douanes officiellement mobilisé

 

Quand éclate la guerre franco-prussienne, il est donc fait application pour la première fois des ordonnances de Louis-Philippe. Le 26 juillet 1870, un décret affecte «au service militaire de la frontière » les Légions de Metz, Strasbourg et Colmar. Cette mesure entre bien alors dans le cadre de la législation de 1831-1832, compte-tenu de la menace d’invasion qui plane sur nos frontières d’Alsace-Lorraine.

 

Quelques jours plus tôt est tombé le préposé Pierre Mouty, première victime française du conflit.

 

Le 27 juillet, un second décret dispose que « les brigades armées appartenant aux directions de Metz et de Strasbourg seront affectées… au service militaire de la frontière ». Cette fois encore, l’esprit des ordonnances de 1831-1832 est respecté, mais pourquoi avoir pris ce texte redondant ? Il n’y a pas d’explication satisfaisante à proposer si ce n’est l’incapacité temporaire de l’Armée du Rhin, embourbée dans ses opérations de concentration, à garnir convenablement la frontière.

 

Les événements vont alors se précipiter. Dès les tout premiers jours d’août, le dispositif militaire français d’Alsace du nord et de Lorraine, en avant de Metz, est balayé. Les unités des Légions de Metz et Strasbourg trouvent refuge dans des places-fortes que l’ennemi assiège, à moins qu’elles ne soient prisonnières ou en retraite.

 

Le 9 août, un nouveau décret mobilise l’ensemble du corps militaire des Douanes. Toutefois, le directeur général des Douanes, Amé, a anticipé en invitant tous les directeurs à former des compagnies susceptibles d’être déplacées pour la garde des places-fortes. Le chef de l’administration n’a évidemment pas agi de sa propre initiative, mais, dans l’affolement que provoquent nos revers, on improvise. Le ministère de la Guerre souhaite disposer de 3 600 préposés pour renforcer la garnison de Paris dont une partie a été distraite pour venir en aide à l’armée de Châlons.

 

Dans quelles conditions l’ordre est-il transmis à Amé par le ministre des Finances ? On l’ignore, mais il est patent que, le 9 août, le jour même où paraît le décret de mobilisation de tout le corps des Douanes, le directeur général ordonne «de diriger sur Paris, par la voie la plus rapide les compagnies constituées» et de hâter « la formation des autres pour qu’elles arrivent sans retard ».

 

« C’est à Paris seulement, ajoute-t-il, que seront formés les bataillons ». Les directeurs sont gens disciplinés; dans les périls de la France, aucun ne s’arrête au fait, pourtant inimaginable jusqu’alors, qu’on viole les ordonnances de 1831-1832. Plus extraordinaire encore, pour fournir au ministre de la Guerre à peu près ce qu’il a demandé, on déplace à Paris des milliers de douaniers sans avoir prévu leur cantonnement. Il en résulte une pagaïe bien caractéristique de l’impéritie dont fit preuve l’autorité publique en 1870.

 

Dès la fin du mois d’août, les agents mariés doivent être renvoyés dans leur direction d’origine et on ne conserve à Paris que 3 500 célibataires environ. Ces hommes forment ce qu’on appelle le Régiment des douaniers, encore qu’une telle unité n’ait jamais été opérationnelle. Les bataillons douaniers sont en fait disséminés dans la place et on leur confie la surveillance de certains ouvrages ainsi que des tâches de maintien de l’ordre.

 

Le Régiment des douaniers est dissout en mars 1871, après la capitulation de Paris, et ses hommes renvoyés dans leurs postes d’origine, ce qui leur évite de se trouver impliqués dans les événements tragiques de la Commune.

 

Pendant ce temps et jusqu’à l’entrée en vigueur de l’armistice, fin janvier 1871, d’autres éléments du corps militaire des douanes participent aux opérations menées dans l’Est et dans le Nord, Il s’en trouve dans les camps retranchés de Sedan et de Metz, mais aussi dans des places-fortes dont la résistance à l’ennemi se prolongera : à Strasbourg, Longwy, Bitche, Neuf-Brisach, Thionville, Mezière-Charleville, Belfort. Ces éléments se distinguent particulièrement à Longwy, Bitche, et Belfort.

 

L’Armée du Nord compte en ses rangs des unités provenant des directions de Dunkerque, Lille et Valenciennes, cependant que la Légion de Besançon concourt aux opérations menées dans des conditions désespérées par la malheureuse Armée de l’Est. Le nombre des agents des brigades qui se sont ainsi trouvés effectivement engagés en opération n’est pas inférieur au tiers des effectifs globaux. Si les pertes en vies humaines n’ont pas été très sévères, en revanche les souffrances endurées par ces agents, en particulier au cours d’un hiver dont la rigueur est demeurée légendaire, furent particulièrement lourdes.

 

L’évolution du statut militaire des brigades sous la IIIe République

 

Lorsque la France réorganise son armée en 1873, après la libération totale du territoire, les services rendus par les brigades armées des douanes sont trop présents à l’esprit pour que le gouvernement songe à en priver la défense nationale. L’observation vaut au demeurant pour les « autres services réguliers organisés en temps de paix » (en particulier les forestiers) et la loi militaire du 24 juillet prévoit expressément que la formation de « corps spéciaux » pourra être autorisée par décret. En ce qui concerne la douane, le texte est publié en avril 1875 ; on en modifiera légèrement la teneur en 1882, et, plus légèrement encore, en 1890.

 

Gravure symbolisant la remise du drapeau des bataillons des douanes, le 14 Juillet 1880

 

La nouvelle organisation du corps militaire des douanes conforte, pour l’essentiel, les dispositions précédemment en vigueur. Le courant minoritaire (tout au moins dans les états-majors de la Douane) qui plaidait en vain, depuis le début du siècle, pour la conversion du service des brigades en un corps appartenant au ministère de la Guerre et mis, sauf le temps de guerre, à la disposition exclusive du département des Finances, n’est pas parvenu à faire prévaloir ses thèses : par conséquent pas de gendarmerie des frontières comme le proposera encore l’infatigable Duverger en 1876, dans son «Testament douanier »; pas davantage d’écho aux opinions fougueusement exprimées au cours des années 1880 dans le journal « La Douane » de l’ex-capitaine J.J. Roux.

 

On continue par ailleurs à placer le corps militaire des douanes sous le commandement de ses «chefs naturels », y compris les inspecteurs, chefs de bataillon.

 

Une évolution se fait jour cependant. Ainsi, les légions disparaissent tandis que les sections sont substituées aux brigades dans la composition des compagnies. Toutefois, deux autres innovations offrent plus d’intérêt.

 

La première concerne les conditions d’appel à l’activité du corps militaire. Le cas d’une guerre défensive n’est plus spécialement évoqué, sans doute parce qu’on exclut a priori l’hypothèse inverse; on se borne à indiquer que les douaniers seront utilisés, soit dans les places et ouvrages fortifiés à proximité desquels leurs unités sont stationnées, soit dans la région de leur service du temps de paix, pour y seconder les opérations des armées.

 

Par ailleurs, les restrictions dont l’utilisation des brigades à des fins militaires avait été autrefois assortie pour répondre aux appréhensions de la direction générale des douanes ne se trouvent pas ré-exprimées : il n’est plus question d’exiger que les circonstances conduisent à lever le contrôle douanier ; désormais le corps militaire des douanes est considéré comme appelé avant tout, en cas de tension diplomatique et pendant la période qui précède le commencement des hostilités, à assurer « la couverture des troupes de couverture »; dans un second temps seulement les uni tés douanières entreront, s’il y a lieu, en opération.

 

La seconde innovation porte sur la formation des unités du corps militaire, et c’est en ce domaine que la situation évoluera de 1875 à 1882. Le premier décret prévoyait la constitution d’un bataillon par inspection et d’une compagnie par capitainerie, ainsi que la répartition des compagnies en «actives », «composées des hommes propres au service de campagne », et en «territoriales », « comprenant tous les autres préposés valides ».

 

Le second décret s’éloigna davantage de la conception traditionnelle qui plaquait l’organisation militaire sur l’organisation administrative; il fut convenu que désormais le nombre et la composition des bataillons seraient arrêtés de concert par les ministres de la Guerre et des Finances, les agents étant répartis, selon leurs lieux d’affectation, entre des formations de forteresse et des formations actives dont les unes concourraient à la défense des places et des forts, tandis que les autres participeraient aux opérations menées par l’armée active.

 

 

Ainsi s’était-on orienté, tout en respectant l’unité de l’administration douanière, vers une militarisation plus poussée des brigades qui, le 14 juillet 1880, reçurent un drapeau en même temps que les régiments de l’armée reconstituée.

 

Sensible dans les dispositions prévues pour le temps de guerre, cette évolution ne le fut pas moins dans la vie administrative du service actif et dans la mentalité de ses agents. Aussi ne doit-on pas s’étonner que ceux-ci aient fait de l’assimilation à la gendarmerie ou à l’armée, pour les conditions d’admission à la retraite et de liquidation des pensions, un thème de revendication qui, dans la période antérieure à 1914, fut constamment repris lors des congrès de leurs associations, dans la presse administrative ainsi qu’à la tribune de la Chambre à l’occasion d’interventions de membres d’un groupe parlementaire de défense des douaniers.

 

Le corps militaire des douanes à nouveau mobilisé de 1914 à 1919

 

La mise en place du dispositif défini en 1875 et 1882 s’était concrétisée, à la veille de la Grande Guerre, par la constitution de 31 bataillons actifs (y compris le bataillon de la Corse) et de 34 bataillons, compagnies ou sections de forteresse.

 

Le décret de mobilisation générale du 1er août 1914 prescrivait l’appel à l’activité de l’ensemble de ces unités ; toutefois, malgré le caractère général de cette mesure, une partie seulement des bataillons douaniers fut effectivement mise à la disposition de l’autorité militaire. Il s’agissait des unités actives ou de forteresse établies au nord de la ligne Le Havre-Besançon, soit environ 8000 hommes et 200 officiers.

 

Avant que le conflit ne soit officiellement déclaré, celles d’entre elles qui étaient établies sur la frontière franco-allemande avaient déjà été appelées à jouer leur rôle de « couverture des troupes de couverture » en application de consignes générales ou secrètes dont chaque brigade était pourvue et qui précisaient les points spécialement confiés à sa surveillance. Durant la période de tension qui précéda la mobilisation, nos troupes de couverture avaient reçu l’ordre de respecter le long de la frontière une zone neutre de 10 kilomètres.

 

Aussi les douaniers se trouvèrent-ils seuls à faire face aux violations de frontière commises par de petits détachements de cavaliers ou de cyclistes allemands. Leurs instructions leur prescrivaient de ne pas ouvrir le feu, mais d’observer les mouvements de ces détachements et de rendre compte. Ils eurent cependant, en diverses occasions, à répliquer à des tirs adverses. Si les brigades des douanes n’eurent pas alors, comme en 1870, le triste privilège de compter en leurs rangs le premier mort français de la guerre, du moins est-ce l’un des leurs, le préposé Georges Laibe, qui en fut le premier blessé.

 

Très vraisemblablement la première victime allemande du front occidental a-t-elle été atteinte par le tir d’un douanier français et c’est en tout cas une brigade des douanes qui put revendiquer la capture du premier prisonnier allemand.

 

Ces escarmouches eurent lieu dans les premiers jours du mois d’août; elles furent, comme on sait, rapidement suivies d’une offensive avortée de nos armées dans l’Est et de la redoutable attaque allemande à travers la Belgique. Les unités actives et de forteresse des directions limitrophes de ce pays suivirent alors le sort des armées auxquelles elles étaient rattachées et leur rôle fut subordonné aux événements dont leur terrain d’action devenait le théâtre.

 

Les revers initiaux des armées françaises ont plus particulièrement affecté celles des unités douanières qui participèrent à la défense des places et forts de Maubeuge, Charlemont, Montmédy, Longwy et Lille et en connurent le destin malheureux.

 

D’autres unités, formées comme les premières dans les circonscriptions de Dunkerque, Lille, Valenciennes et Charleville, furent mêlées aux combats qui ont accompagné la retraite des forces franco-anglaises avant la bataille de la Marne, cependant que, de Nancy à Belfort, d’autres encore se trouvaient au contact de l’ennemi.

 

Jusqu’à la fin novembre de l’année 1915, la fraction du corps militaire des douanes appelée à l’activité en août 1914 demeura intégrée aux unités combattantes.

 

A ce moment, 180 des hommes de ce corps étaient décédés, tués au combat, morts des suites de blessure ou encore victimes d’accidents ou de maladies contractées sous les drapeaux; un millier d’agents environ avaient été fait prisonniers. Quelques-uns, volontaires pour l’exécution de missions spéciales en territoire occupé, avaient franchi les lignes ou avaient été déposés au delà de celles-ci par des aviateurs. Cinq d’entre eux devaient être fusillés comme espions.

Cependant, dès la fin de 1914, le Grand Quartier général envisageait de dissoudre les bataillons douaniers et d’affecter dans les formations d’infanterie de campagne ceux de leurs agents qui appartenaient aux classes sous les drapeaux.

Cependant la direction générale des douanes (qui entretenait – mais elle n’en avait pas le monopole – quelques illusions sur la durée de la guerre) fit alors observer que la dissolution de ces unités n’était pas souhaitable, car, estimait-elle, il faudrait les reconstituer le jour où, le territoire étant libéré, les lignes de douane devraient être reconstituées.

 

On tint compte de l’objection, mais, au fil des mois, les effectifs des unités douanières ne cessèrent de se restreindre en raison des divers prélèvements dont elles firent l’objet. Il en résulta en particulier un sous-emploi de l’encadrement et la décision fut prise, à la fin de 1915, de ne laisser subsister qu’un bataillon actif à 3 compagnies et 6 compagnies indépendantes. Ces unités se virent exclusivement confier la surveillance de la frontière franco-suisse à partir de 1917.

 

Au préalable, le gouvernement avait du modifier le statut du corps militaire des douanes. Comme on l’a souligné plus haut, les textes de 1875 et 1882, après celui de 1831, avaient, sur l’insistance de la direction générale des Douanes, limité géographiquement l’utilisation des brigades armées celles-ci ne devaient pas être employées hors de la « région de leur service de paix ».

 

 

Violé en 1870, ce principe n’en avait pas moins été réaffirmé par la suite. Certes, les événements de 1914 avaient contraint celles des unités douanières du Nord et de l’Est qui n’étaient pas tombées aux mains de l’ennemi à battre en retraite avec leur corps d’armée respectif; une fois encore, les exigences du terrain l’avaient emporté sur les textes. Mais que faire sinon réformer le statut du corps militaire si l’on voulait désormais employer les unités douanières «au mieux des intérêts de la défense nationale ».

 

La direction générale des douanes elle-même souhaitait qu’il en fut ainsi : elle était consciente en particulier des problèmes qui se poseraient à elle lors de la libération du territoire si elle ne pouvait disposer à ce moment d’unités militarisées aptes à garnir rapidement les frontières. Un décret d’octobre 1917 régla la question, ce qui permit le transfert du bataillon de Dunkerque, réduit à 3 compagnies, dans les zones franches du pays de Gex et de la Haute-Savoie pour y exercer des missions jusqu’à présent confiées à des territoriaux surveillance militaire de la frontière, mais aussi application des prohibitions motivées par l’état de guerre.

 

A la signature de l’armistice, le 11 novembre 1918, les dernières unités de douaniers mobilisées se trouvaient donc à la frontière franco-suisse, et elles étaient formées d’hommes âgés de 40 à 42 ans.

 

Très vite cependant, l’établissement d’un cordon douanier sur la nouvelle frontière de l’Est et le rétablissement de la ligne sur la frontière franco-belge allaient placer l’administration des Douanes devant la nécessité de recourir à des unités mobilisées; comme il n’en existait plus de disponibles, il fallut en reconstituer en faisant appel à des officiers et agents versés dans les corps de troupe. Six compagnies furent ainsi mises sur pied, après la cessation des combats, en janvier 1919 ; leur effectif était d’environ 2 000 hommes.

 

 

Cette mesure n’alla pas sans soulever des contestations, notamment celle de l’Union générale des agents du service actif qui s’était mise en sommeil en août 1914, mais venait de reprendre son activité; cette association pré-syndicale forma un recours devant le Conseil d’Etat en arguant de l’illégalité du décret de 1917 et des applications qui en avaient été faites. L’intérêt de cette querelle-juridique est anecdotique, car, dès les premiers jours de septembre 1919, après leur participation au défilé de la Victoire, toutes les unités de douaniers mobilisées furent dissoutes. Toutes, sauf une section de 19 agents volontaires que l’on embarqua en août 191.9 à destination de Constantinople pour y être affectée au « contrôle des douanes inter-alliées »; cette petite formation ne devait être dissoute qu’en octobre 1923.

 

1939-1940 : la dernière page de l’histoire des bataillons douaniers

 

La Grande Guerre avait donc démontré que le statut du corps militaire des douanes, dans sa version de la fin du XIXe siècle, répondait imparfaitement aux besoins. Immédiatement avant les hostilités et dans les premiers jours du conflit, les unités douanières avaient certes pleinement rempli le-rôle de surveillance de la frontière que l’on pouvait attendre d’elles; en revanche, une fois incorporés dans les formations de troupes combattantes, leurs bataillons s’étaient révélés d’un faible secours : composés d’hommes de tous âges, mal entraînés à la manœuvre et plus ou moins bien encadrés, ils avaient dû être employés assez vite à d’autres missions que le combat.

 

Or, la présence d’hommes jeunes et valides dans les unités enlevées du front ne pouvait que susciter des récriminations. Tel avait effectivement été le cas, et cette situation avait conduit à affecter dans leur arme d’origine les éléments les plus jeunes des bataillons douaniers.

 

Il était normal que l’on tirât la leçon et l’occasion en fut fournie en 1923 par la promulgation d’une nouvelle loi sur le recrutement de l’armée; ce texte plaçait sous le régime de l’affectation spéciale les hommes appelés à former les corps spéciaux tels que les bataillons douaniers, mais elle en excluait les sujets appartenant aux plus jeunes classes. Un nouveau remaniement du décret de 1882 devenait donc indispensable et if fut aussitôt opéré : désormais, les bataillons douaniers ne comprendraient plus d’agents classés dans la disponibilité (deux années après la libération du service militaire actif); il fut précisé en outre qu’« au cours des hostilités et lorsque le ministre de la Guerre le jugerait utile, les hommes des plus jeunes classes pourraient être retirés des bataillons de douaniers pour être versés dans des unités combattantes »; il en irait de même pour les officiers si leur nombre excédait les besoins de l’encadrement dans des bataillons.

 

Cette mise à jour du statut militaire des brigades fut l’occasion de deux autres amendements : le premier touchait l’organisation des bataillons et le second leur appel à l’activité. Désormais, chaque direction des douanes fournirait un bataillon composé d’hommes des première et deuxième réserves.

 

Par ailleurs, tout en confirmant que la mobilisation générale aurait pour effet de déclencher l’emploi des douaniers, « pour la surveillance et la garde des frontières », on se souvint qu’en 1914, par la force des choses, leurs brigades étaient entrées en action avant cette mobilisation; aussi fut-il spécifié qu’en tout temps, le personnel actif des douanes pourrait à l’avenir « être mis temporairement à la disposition du ministre de la Guerre, si les circonstances l’exigeaient ».

 

Cette dernière disposition ne manqua pas de soulever des critiques au sein même des services douaniers. Le Syndical des douanes actives qui, après la guerre, avait pris la suite de l’Union générale des agents des brigades, était opposé à la militarisation.

 

Déjà, nous l’avons vu, l’Union avait marqué son hostilité à la mobilisation du corps militaire, hors le cas de mobilisation générale, quand, en 1918, le Gouvernement avait créé des compagnies de douaniers pour la surveillance de la frontière dans les zones libérées. Dans les années d’après-guerre, les partisans d’une «démilitarisation » des brigades avaient accru leur audience.

 

On en vit la manifestation, en 1929, quand, sous leur pression, la direction générale se laissa convaincre de l’opportunité d’ôter à l’uniforme des sous-officiers et préposés son caractère militaire. L’expérimentation d’une tenue assez semblable à celle des gardiens de la paix ou des postiers eut effectivement lieu en 1930, mais elle se solda par un échec complet dans son immense majorité le personnel lui-même demanda le retour à l’ancien état des choses.

 

Ce revirement ne signifiait cependant pas que ce même personnel acceptait l’idée d’une mobilisation du corps militaire des douanes en temps de paix. Entre temps d’ailleurs, la doctrine officielle quant à l’emploi du corps militaire des douanes avait encore évolué. Le décret de 1882 revu et modifié fut abrogé et remplacé en novembre 1930 par un nouveau texte.

 

Une circulaire de la direction générale des douanes indiqua au service que la nouvelle organisation ne différait de l’ancienne que par des « points de détails ».

 

Etait-il cependant si bénin que l’on ait renoncé à mettre le corps spécial en activité hors le cas de mobilisation ? C’est en tout cas sous l’empire de cette réglementation que le corps militaire des douanes se trouva une nouvelle fois appelé à l’activité en septembre 1939. Conformément aux dispositions en vigueur, la mobilisation générale emporta l’appel à l’activité des 26 bataillons métropolitains des douanes, bataillons dont les effectifs globaux avoisinaient 12 000 hommes.

 

La situation d’expectative qui s’installa, à l’ouest de l’Europe, de septembre 1939 à mai 1940, et que l’on appela la «drôle de guerre », permit au corps militaire des douanes de remplir sa mission naturelle – et légale – de surveillance des frontières terrestres et maritimes. Sur nos limites avec les pays neutres – Belgique, Luxembourg, Suisse, Italie et Espagne – les agents mobilisés dans les bataillons continuèrent en pratique à assurer leur service du temps de paix.

 

Le rôle du service actif – embataillonné ou non – consistait à fermer hermétiquement la frontière selon les méthodes douanières traditionnelles, c’est-à-dire au moyen de patrouilles et d’embuscades et par la garde permanente de «points fixes ». Aucune lacune ne devait être tolérée. Un tel résultat ne pouvait toutefois être durablement obtenu par les brigades des douanes seules; le concours de la garde mobile, de la gendarmerie départementale et de l’armée était indispensable: Souvent, au cours des premières semaines de la guerre, les douaniers se trouvèrent contraints de faire face à la situation sans aide extérieure, ce qui les conduisit à occuper le terrain et à y vivre comme des militaires en campagne.

 

Cette période une fois révolue, il fallut faire cohabiter et coopérer en évitant les doubles emplois des éléments qui, pour relever tous – ou presque tous – des forces armées, n’en étaient pas moins disparates; il arriva que des difficultés se fissent jour.

 

L’autorité militaire s’étonna parfois que les agents mobilisés au sein des unités douanières continuent pratiquement à relever de la hiérarchie administrative. Mais comment aurait-il pu en être autrement alors que la douane poursuivait ses missions du temps de paix et que, de surcroît, elle était seule à posséder une technique éprouvée en matière de surveillance des frontières ? Il apparut d’ailleurs assez vite que la troupe était inadaptée à ce type d’activité et qu’elle manquait de motivation; il fallut bien que le commandement s’accommodât de la situation et qu’il acceptât de coopérer à la garde de la frontière plutôt que de la prendre totalement en charge.

 

Les choses étant ainsi réglées de manière pragmatique, et généralement en bonne harmonie entre autorités civile et militaire, tout n’était cependant pas rationnel en ces mois d’entre guerre et paix. En témoigne cette anomalie que ressentirent les agents des douanes : tous n’appartenant pas au corps militaire, mais tous ou presque étant appelés à exercer leurs fonctions habituelles, il arrivait qu’une même mission fut confiée à des équipes de composition mixte; les statuts de travail, les rémunérations, les régimes disciplinaires des co-équipiers étaient alors fort dissemblables.

 

Beau sujet de méditation, durant l’hiver 1939-1940, que cet étrange état de choses, et belle occasion de s’interroger, une fois de plus, sur la raison d’être du corps militaire des douanes !

 

La frontière franco-allemande qu’un système développé de fortifications isolait totalement de l’intérieur du pays avait, au demeurant, posé un problème spécifique dès l’ouverture du conflit. Que faire des 6e, 7e, 8e et 9e bataillons douaniers qui y étaient implantés de Forbach à Mulhouse ? Les deux tiers environ des 1 600 hommes composant ces unités s’étaient trouvés sans emploi correspondant à leurs attributions. Dans cette zone des armées, le gouvernement avait pris la décision d’évacuer une partie importante, voire la totalité, de la population civile.

 

Dans les villes ainsi vidées de tout ou partie de leurs habitants, la sauvegarde des biens et le contrôle de la circulation des personnes s’avéraient indispensables. On jugea que les unités douanières rendues disponibles pourraient remplir ces tâches aussi efficacement que la gendarmerie.

 

Et c’est ainsi qu’à Metz, à Lunéville, à Commercy et tout spécialement à Strasbourg, les douaniers se virent confier une mission de maintien de l’ordre.

 

La direction générale des douanes souhaitait cependant que cet état de choses, en contradiction avec la lettre et l’esprit du statut du corps militaire, prenne fin aussi vite que possible. Elle estimait illogique que des douaniers fissent office de gendarmes dans l’Est alors que des gendarmes accomplissaient des tâches douanières en d’autres lieux.

 

Son point de vue finit par être adopté au Grand Quartier général; à la fin de janvier 1940. Celui-ci décida de renforcer la surveillance des frontières en redistribuant entre les diverses directions le personnel des unités douanières mobilisées de la frontière franco- allemande.

 

Cette opération ne devait toutefois entraîner la dissolution d’aucune des unités déplacées. Les ordres furent donc donnés pour qu’une partie des 69 et 7e bataillons (direction de Metz), le 8e bataillon (direction de Strasbourg), et une partie du 9e (direction de Mulhouse) soient transférés sur les frontières franco-belge, franco-suisse et franco-italienne.

 

Au commandant de la Ve armée qui insistait pour conserver sous ses ordres le 8e bataillon, le généralissime Gamelin fit répondre que «le douanier était un spécialiste de la répression du passage transfrontière clandestin et devait être employé comme tel ».

 

Le 5e bataillon quitta donc Strasbourg, en emportant les remerciements et les regrets du Maire de cette ville et des autorités militaires. A la fin du mois d’avril, tous les transferts prescrits n’étaient pourtant pas achevés. A ce moment, on considérait sans doute que la «drôle de guerre », allait durer encore puisqu’il fut envisagé d’incorporer dans les bataillons douaniers tous les agents des brigades des jeunes classes qui avaient été affectés dans leur arme d’origine. L’opération devait permettre de démobiliser les vieux agents.

 

L’offensive foudroyante de l’armée allemande vint, le 10 mai 1940, mettre un terme brutal à ces projets. Six semaines plus tard, la campagne de France était terminée, les armées françaises pulvérisées et les bataillons douaniers emportés dans la tourmente. Entre temps cependant ces bataillons avaient, dans la mesure de leurs moyens, essayé de faire face.

 

Au tout début de l’attaque ennemie, ceux des frontières franco-belge et franco-luxembourgeoise se trouvèrent seuls à assurer la surveillance dans des conditions extraordinairement difficiles; l’armée avait en effet fait mouvement en territoire belge. Très vite, hélas ! les événements tournèrent au désavantage de nos armées et des ordres de repli furent donnés aux commandants des bataillons du Nord et de l’Est. Il est superflu d’insister sur les conditions dans lesquelles ces directives purent être reçues et exécutées. Dans la débâcle générale, les bataillons tentèrent d’obéir aux directives parfois contradictoires qu’ils reçurent des états-majors auxquels ils se trouvaient rattachés.

 

Ceux du Nord et Nord-Est (2″, 3″, 4″ et 5″ bataillons) dont les éléments étaient dispersés le long des frontières ne purent éviter la dislocation. Certaines de leurs unités, isolées et encerclées, furent capturées par les allemands; ce fut notamment le cas dans les Flandres, à Lille et sur l’Escaut. D’autres, repliées dans le camp retranché de Dunkerque, participèrent à sa défense et en connurent l’issue cruelle. D’autres encore parvinrent à s’échapper en direction du sud. Celles des unités de l’Est qui n’avaient pas été déplacées réussirent en général à se replier elles aussi vers l’intérieur.

 

Le 23e bataillon (direction de Rouen), après avoir concouru à défendre le passage de la Seine, se disloqua au cours d’une retraite qui conduisit une partie de ses éléments jusqu’à Nantes. Quant aux bataillons de la côte atlantique notamment le 22e (direction de Saint-Malo) et le 21e (direction de Brest), ils furent pris au piège dans des villes ou ports bloqués par l’armée allemande.

 

Lorsque l’armistice intervint, près de 800 des hommes des bataillons douaniers avaient été capturés par l’ennemi: 700 autres avaient franchi la frontière franco-suisse et se trouvaient internés à l’étranger. Les morts et les blessés étaient nombreux, surtout dans les unités du nord.

 

Le 27 juin 1940, les bataillons furent dissous. Tous les internés ainsi que la majorité des prisonniers allaient être plus ou moins rapidement libérés et de ce point de vue, le sort des corps militaires spéciaux fut privilégié.

 

Ainsi prit fin un siècle et demi d’histoire des bataillons douaniers. Né au hasard des événements avant d’être doté de statuts successifs dont aucun n’a évité une certaine ambiguïté, le corps militaire des douanes ne fut jamais reconstitué à l’issue de la seconde guerre mondiale. Sans aucun doute avait-il alors cessé d’apparaître comme une nécessité même si la défense nationale doit aujourd’hui, comme de tout temps, pouvoir compter sur des spécialistes de la surveillance des frontières.

 

 

Jean Clinquart

 

La vie de la douane
Février 1985 – n° 199
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