Interview de Christophe Boltanski : une sentinelle fiscale au profil familial dans “Le trait de côte”

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Nous tenons tout d’abord à vous remercier, Monsieur Boltanski, d’avoir accepté de nous accorder cette interview. Suite à vos premiers échanges avec l’AHAD en novembre 2022, nous sommes ravis de découvrir dans votre roman « Le trait de côte », tout juste paru en janvier 2026, l’aboutissement de vos recherches sur votre arrière-grand-père maternel, le sous-brigadier des douanes Ernest Clouet, qui occupent le premier tiers du roman et sont à l’origine de votre projet d’écriture.
AHAD – La douane littéraire (2) :
Après « La cache » (2016) et « Le guetteur » (2018), vous poursuivez votre quête des origines familiales, côté maternel cette fois, par le portrait de vos aïeux douaniers dans le Cotentin, Pierre et Ernest Clouet. On retrouve dans ce troisième roman autobiographique les thèmes qui vous sont chers : la réclusion lorsque vous comparez Ernest Clouet à un « bloc de silence » (p. 127) ; la figure du « guetteur » lorsque vous mimez la longue-vue que tenait votre arrière-grand-père sur la carte postale qui l’a immortalisé, dans une scène pagnolesque de la « Basse-Normandie pittoresque » (p. 53) ; l’ensevelissement des maisons de votre enfance sous « cette vague qui vient » (p.43).

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Christophe Boltanski. Je pense qu’un auteur, même s’il tente de se renouveler, tourne toujours autour des mêmes obsessions. Dans mon cas, je m’intéresse aux maisons hantées, aux espaces clos saturés de souvenirs. Ce sont pour moi, non pas des structures amorphes, mais des organes vivants. La « maison du douanier », dont il est question dans « Le trait de côte », a été acquise par mon arrière-grand-père dans les années trente. Bâtie sur un polder, au bout d’une presqu’île, elle est condamnée -à moyenne échéances- par la montée des eaux. Je continue de m’y rendre régulièrement, mais j’ignore pour combien de temps encore. L’appartement où j’ai grandi à Paris, a, quant à lui, été vendu. La « cache » où mon grand-père paternel s’était dissimulé durant la guerre, n’existe plus. De tout cela, il ne subsiste qu’un roman. Lutter contre l’effacement est l’une des raisons qui me poussent à écrire.
AHAD – La douane littéraire :
« Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire ? D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? »
(p. 42)
Après avoir reproduit en épigraphe un extrait de la fameuse nouvelle « Bartleby le scribe » du douanier Herman Melville, vous recensez en épilogue les ouvrages « consultés pour comprendre les différents mondes dans lesquels » vous vous êtes « aventuré » pour l’écriture de votre roman : « concernant la douane », vous citez « Les Côtes barbares », d’Alain Cabantous, le « Manuel des brigades des douanes », du capitaine Saint-Jours et un ouvrage familier à notre association « L’Administration des douanes en France de 1914 à 1940 », de Jean Clinquart. Pouvez-vous nous expliquer la manière dont vous êtes parvenu à exploiter les sources « fort réduites » relatives à votre arrière-grand-père ?
C.B. C’est le défi de ce livre. Le trait de côte porte sur des « vies minuscules », pour reprendre le titre du grand roman de Pierre Michon. Un douanier, des institutrices, des paysans, des pêcheurs. Des gens qui ont laissé peu de traces, sinon quelques lettres pudiques où l’essentiel est tu. Dans le cas d’Ernest, mon arrière-grand-père, je n’ai retrouvé qu’un seul courrier rédigé de sa main. C’était lui-même un homme qui parlait peu, retranché en lui-même, souffrant, répétait-on dans ma famille, de neurasthénie. On dirait aujourd’hui qu’il était dépressif. Je ne sais donc pas grand-chose sur lui, à part qu’il était douanier, et de toute évidence, fier de l’être. Ses filles, lorsqu’elles lui écrivaient, prenaient soin de rappeler sur l’enveloppe son titre de « sous-brigadier des douanes ».
On disait en riant dans ma famille que mon arrière-grand-père n’avait jamais réussi à appréhender le moindre contrebandier, alors que la toute la côte nord du Cotentin est célèbre pour ses multiples trafics avec les îles anglo-normandes. Personne n’était en mesure de citer la moindre anecdote à son propos. J’espérais débusquer quelques éléments dans son dossier administratif et j’ai longuement cherché son récapitulatif de carrière, quelque chose retraçant son activité, dans les archives nationales et départementales, dans celles également du ministère de l’Économie et des Finances à Savigny-le-Temple. J’ai même écrit au musée national des douanes à Bordeaux. Cela n’a rien donné. Les documents le concernant ont sans doute brûlé, comme une bonne partie des archives de la Manche et du Calvados, lors des bombardements anglo-américains de 1944. Je me suis donc contenté de ce que j’avais autour de moi, du « Manuel des brigades des douanes », de l’ouvrage d’Alain Cabantous, « Les côtes barbares » qui se trouvait dans la bibliothèque, ainsi qu’un livre que j’ai oublié de mentionner dans ma bibliographie, fort instructif, de Paul Ingouf-Knocker : « Fraudes & Trafics en Cotentin ». Enfin, j’ai fait œuvre de romancier en m’efforçant d’imaginer qu’elle avait été sa vie.
AHAD – La douane littéraire :
« Curieuse profession à la fois louée et honnie. Mal payée, soumise à une discipline de fer, parfois dangereuse, et objet de moqueries. Pierre appartient à une armée sans le panache ni la gloire, sans la poudre ou le sang, même s’il lui arrive de faire parler l’une et de répandre l’autre. »
(p. 58)
Vous égrenez la liste des « sobriquets » collectionnés par les douaniers : « le gabelou, le maltôtier, le requin, le détrousseur » (p. 26) qui continuent de susciter, notamment dans les territoires frontaliers, à la fois « la crainte et la moquerie » (p. 26). Quelle perception aviez-vous du douanier avant de vous lancer dans vos recherches ? Comment expliquez-vous les sentiments contradictoires suscitées par cette profession que Jacques Boucher de Perthes qualifiait d’ « amphibie » ?
C.B. J’avais une image assez vague de ce métier, mais j’étais conscient que le douanier n’était pas un personnage très populaire, surtout dans cette partie de la France. Le village dont je parle, Barfleur, a toujours été un important centre de pêche. Pour beaucoup de gens de mer, le douanier incarne l’ennemi. Un voisin, aujourd’hui décédé, petit-fils d’un marin qui s’adonnait à la contrebande, m’avait un soir raconté que durant son enfance, il avait interdiction de « jouer avec les petits-enfants du douanier », c’est-à-dire ma mère et mon oncle. Plusieurs personnes m’ont dit : « ah, vous habitez la maison du douanier », et au son de leur voix, ce n’était clairement pas un compliment. Si le douanier suscite de telles réactions, c’est parce qu’il représente à la fois la force armée et l’impôt. C’est un soldat doublé d’un percepteur. Donc doublement redouté.
AHAD – La douane littéraire :
« L’un des derniers liens qui nous unissaient était sur le point de se défaire. Nous partagions une bande de terre longue et étroite. Cet homme vivait dans l’épaisseur d’un trait. Mais ce trait, ce fil qui me permettait de remonter jusqu’à lui devenait, chaque année, plus ténu. Bientôt, il aura disparu. »
(p. 42)
À l’instar de Maxence Van der Meersch, qui se fit contrebandier pour écrire le morceau de bravoure de son roman « La maison dans la dune », on a le sentiment en vous lisant que vous avez cherché à mieux comprendre votre arrière-grand-père en enfilant l’uniforme du douanier. En effet, vous envisagez d’ « ajouter un panneau cerclé de rouge. Halte douane ! » pour protéger la maison de votre arrière-grand-père face au « tsunami à l’horizon » (p. 43), marchant dans ses pas sur le sentier des douaniers, « convaincu que ce rivage accidenté racontait [sa vie] aussi sûrement qu’un livre » (p. 50), substituant aux cartes du GR 34 le « Manuel des brigades des douanes » du capitaine Saint-Jours en guise de « guide de voyage » (p. 51), employant le « jargon administratif » de « penthière » (p. 33), apprivoisant les mystères des « barrières tarifaires » (p. 94). Comment êtes-vous parvenu à vous familiariser avec tous ces particularismes douaniers, à vous approprier les codes de cette administration ?
C.B. Comme je vous l’ai dit, en piochant les quelques indices qui traînaient autour de moi. Je me suis inspiré de tout ce que j’ai trouvé. Outre le manuel du capitaine Saint-Jours, sa bibliothèque contenait un recueil de lois, décrets, ordonnances et arrêtés, suivi d’un tableau des infractions que les agents sont appelés à constater. Un texte quelque peu fastidieux, mais que j’ai lu avec beaucoup d’attention. Cela m’a donné un aperçu du quotidien de mon arrière-grand-père. Je me suis aussi lancé sur ses traces, en suivant son ombre, à travers le fameux « chemin des douaniers », un sentier aujourd’hui menacé par l’érosion et la montée des eaux. J’ai enfin interrogé un ancien douanier qui ne l’a personnellement pas connu, mais qui exerçait lui aussi dans le Cotentin. Il avait notamment arpenté la même « penthière » entre Barfleur et Gouberville.
AHAD – La douane littéraire :
« La photographie en noir et blanc, aperçue des semaines plus tôt chez une cousine de ma mère, avait été prise beaucoup plus loin, sur un promontoire dominant une baie. Elle montrait un agent en pantalon à bande, le képi relevé sur le front, dans son poste de guet. Adossé à son antre fait de pierres et de chaume, l’homme scrutait l’océan avec sa longue-vue. « La Basse-Normandie pittoresque -Douanier en observation, Fermanville (Manche) », lisait-on en lettres rouges sur la partie dégagée du ciel. Un poème en alexandrins signé des initiales E. S. complétait la légende :
Sentinelle fiscale au profil pacifique
Ton œil d’Argus en vain fouille l’immensité :
Mais ta seule présence en cet abri rustique
Assure an grand Trésor paix et sécurité.
Cette illustration au verso vierge, sans timbre, ni adresse, ni message personnel, était glissée dans un livret en papier carton, flanquée d’un post-it : « Ernest Clouet à vingt ans ». La moustache lustrée, le visage anguleux, le nez droit, le corps mince élancé. C’était bien lui. »
(p. 53-54)

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Au terme de votre enquête, vous êtes non seulement parvenu à identifier votre arrière-grand-père sous les traits de ce douanier iconique de carte postale, mais également l’emplacement exact de « son poste de guet » pour le plus grand profit de l’histoire de l’administration des douanes : pourriez-vous communiquer à nos lecteurs le point GPS exact de ce lieu ? Vous écrivez que Ernest Clouet « montre une propension étonnante à passer entre les mailles de l’Histoire » (p. 92), mais qu’avez-vous ressenti en lui restituant, à titre à la fois romanesque et historique, sa part d’immortalité ?
C.B. Je n’ai pas les coordonnées GPS avec moi, il faudrait que j’y retourne. Je peux précisément vous indiquer l’emplacement de cet ancien gabion. Il se trouve au-dessus du port Pignot, sur la commune de Fermanville, près d’une ancienne carrière de granit. J’ai essayé de restituer leurs majuscules à ces vies minuscules. Ernest est quelqu’un à la fois de très loin et de très proche de moi. Il est mort à 90 ans, soit six ans après ma naissance. Il a dû me porter dans ses bras, même si aucune photo ne l’atteste. Il devait faire la gueule, comme souvent, en pareil cas. A Barfleur, je vis dans ses meubles, je suis pour ainsi dire chez lui, je sens sa présence. Tous les objets qui lui étaient familiers sont encore là. C’est un personnage qui, malgré ou à cause de son silence, me touche particulièrement. Après que la tuberculose ait emporté son épouse, son fils et sa fille, il a transformé sa maison en memoria -ce terme servait au Moyen-Âge à désigner les cryptes des églises où l’on entreposait les reliques des martyrs. Ainsi, dans sa table de chevet, il avait conservé précieusement l’agenda de 1935, offert par une épicerie de Barfleur, vide, comme si c’était une année blanche. Il n’avait noté qu’une date, celle du 7 janvier, correspondant au décès de sa fille. Ce jour-là, il s’était contenté de tracer une croix et d’écrire son prénom : « Madeleine ».
AHAD – La douane littéraire :
« Il exerçait un métier propice à la contemplation, au rêve, à la curiosité. Il avait en commun avec les gens de lettres d’explorer les frontières, les extrêmes, les passages de la vie, les au-delà et les en deçà. Comme eux, il guettait des traces et disposait d’un droit de visite, d’un pouvoir intrusif sur les autres, même s’il ne fouillait que des sacs et non des âmes. Lui aussi, en traquant la contrefaçon, affrontait la question du vrai et du faux. Ce n’est pas un hasard si son administration a produit autant d’écrivains […] »
(p. 64)
On sent que vous auriez aimé attribuer à votre arrière-grand-père les « quatre alexandrins de facture classique [paraphés] d’un mystérieux E. S. » (p. 63) qui légendent sa fameuse carte postale, l’imaginant en douanier poète, et vous reconnaissez, pour le plus grand bonheur de notre rubrique, le « lien indéfectible entre la douane et la littérature » (p. 93). Alors que les diplomates, ces agents au-delà les frontières, sont davantage associés à la figure de l’écrivain que leurs gardiens, qu’est-ce qui vous a définitivement convaincu que « les douanes sont métier de poètes » selon la belle formule de Francis Carpentier ?
C.B. J’écris dans mon livre que l’administration des douanes a produit de nombreux écrivains. Vous m’avez pris, semble-t-il, en faute, car je cite Emile Zola, car je croyais qu’il avait été employé aux docks de Paris, mais vous me dites que ne n’est pas le cas (5). En revanche, Nathaniel Hawthorne a bien exercé dans un bureau d’octroi à Boston qu’il décrit longuement au début de son roman le plus célèbre « La Lettre écarlate ». Et Herman Melville, l’auteur de « Moby Dick », fut pendant vingt ans inspecteur des douanes au port de New York. Dans le cas d’Ernest, je pense que la fréquentation des rivages pousse au rêve et à la contemplation. Un douanier, c’est aussi quelqu’un qui explore les frontières à l’instar de beaucoup d’écrivains -nous aussi nous sommes fascinés par les limites, les marges, les confins. Il s’accorde également un pouvoir d’intrusion dans la vie des gens. Il peut tout fouiller, tout visiter sans mandat (arrêtez-moi si je dis des bêtises). Il s’agit d’un droit très large dont les policiers ne disposent pas. Un romancier s’octroie les mêmes libertés. Il s’autorise même à entrer dans la tête des gens. Et enfin, l’une des missions du douanier consiste à traquer la contrefaçon. Encore un point commun ! La question du faux et du vrai est au cœur de la littérature.
AHAD – La douane littéraire :
Monsieur Boltanski, nous ne doutons pas que nos lecteurs désireront en savoir davantage et ne résisteront pas à l’envie de découvrir votre ouvrage en suivant le sentier côtier emprunté par votre arrière-grand-père.
Notre association vous remercie pour votre intérêt et vos contributions à l’histoire de la douane, ainsi que pour les belles formules que vous avez ajouté à son patrimoine littéraire, en vous souhaitant la meilleure audience.
Les adhérents de l’AHAD à jour de leur cotisation peuvent acquérir le roman de Christophe Boltanski à un prix préférentiel spécialement négocié par l’AHAD en adressant un courriel à l’adresse suivante :
ahad-endlr@douane.finances.gouv.fr
Notes :
(1) Illustration de bande : © Virginie Trabaud, « Tempête sur Belle-Île-en-Mer » / Maquette de couverture : Le Petit Atelier. Illustration reproduite avec l’aimable autorisation des Éditions Stock.
(2) Propos recueillis par Kevin Mills.
(3) Photographie reproduite avec l’aimable autorisation de Christophe Boltanski.
(4) « La Basse-Normandie pittoresque -Douanier en observation, Fermanville (Manche) » : photographie de Annet Veyssières publiée par Jean-Baptiste Le Goubey. Reproduction aimablement communiquée par Christophe Boltanski.
(5) Comme le précise Jean Clinquart dans “La douane et les douaniers” (1990) : “l’on attribue à Emile Zola un passage de quelques mois dans les bureaux de la douane parisienne. L’anecdote est inexacte. Le jeune Zola a été employé par la Société des docks et entrepôts qui exploitait des magasins sous douane à proximité du canal Saint-Martin.” (p. 283).
Cette interview est dédiée à Patrick Deunet, ancien rédacteur en chef du site internet de l’AHAD et créateur de la rubrique “La douane littéraire”
