Xures : un bureau de douanes oublié
Après l’armistice de juin 1940, les autorités du IIIe Reich nazi décidèrent de réannexer l’Alsace et une partie de la Lorraine, c’est-à-dire le département de la Moselle. Comme en 1871, la frontière entre la France et l’Allemagne est reportée sur la limite des départements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle font partie, pour quelques années, du territoire allemand.

La Douane française doit organiser cette nouvelle ligne frontière, comme elle l’avait été entre 1871 et 1914.
Des bureaux frontières sont créés sur les grands axes : chemins de fer, rivières, canaux et routes, tout au moins sur celles qui ne furent pas, tout simplement, barrées et interdites à la circulation entre la France occupée et l’Allemagne, ou, plus exactement, entre la Meurthe et Moselle et les Vosges d’un côté, la Moselle, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin d’autre part. Ces routes étaient cependant gardées par la Douane allemande qui contrôlait et surveillait également toute la ligne frontière. Du côté français, des services furent réimplantés en général dans les mêmes localités et parfois dans les mêmes locaux qu’entre 1871 et 1914.
C’est ainsi qu’un bureau fut réouvert dans un petit village d’environ 120 habitants à la limite de la Meurthe et Moselle et de la Moselle, pour contrôler le trafic des péniches sur le canal de la Marne au Rhin. Le nom de ce bureau oublié depuis longtemps : XURES. À environ 40 km de Nancy et 25 de Lunéville, perdu dans la campagne au nord de la forêt de Parroy, seule sa position sur le canal, à la limite du département, devenue limite du pays, le désignait pour accueillir, durant l’occupation, un éphémère bureau de douane, là où il en existait autrefois un, fermé depuis plus de 20 ans et dont les anciens du village gardaient encore le souvenir.
Après la défaite de 1871, il avait fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur, et se résoudre à s’installer durablement sur cette frontière imposée. Un bâtiment en dur, construit à cette époque, qui abritait le bureau, existait encore en 1940. Il fut remis en état et sommairement équipé de quelques meubles : 2 tables, 4 chaises, 2 armoires et 2 fourneaux à charbon (!).
Pas un douanier n’était volontaire pour aller exercer ses fonctions dans ce coin perdu. Toutes les nominations furent prononcées d’office. Trois préposés, dont un brigadier (1), chef de poste et adjoint au receveur, un jeune contrôleur âgé de 27 ans, récemment réintégré par la Douane après sa démobilisation et un passage au contrôle économique de Nancy, que son directeur (2), manquant cruellement de personnel, avait été fort heureux de récupérer.
Le bureau ouvre le 25 mars 1942. Le canal est aménagé : deux bassins permettent, l’un la manœuvre des péniches, l’autre le stationnement pendant les opérations de dédouanement ainsi que pendant la nuit, car les mouvements n’étaient autorisés que le jour, et en fonction des disponibilités des tracteurs électriques qui circulaient sur une voie ferrée à voie étroite le long du chemin de halage. Le trafic marchandise était suffisamment important pour qu’une entreprise de transit connue, NAVALSA, y ait installé une antenne légère, composée d’un seul et unique déclarant (3).
Que dédouanait-on? À l’import, des pondéreux; principalement du charbon en provenance des mines d’Alsace et de Sarre sur lesquels étaient perçus une taxe à la production, une taxe statistique et un droit de timbre, mais pas de droit de douane. À l’export, de nombreux chargements étaient constitués de marchandises saisies ou réquisitionnées en France, et qui sortaient accompagnées de documents spéciaux : du ciment, du blé, des produits chimiques (en provenance de Dombasle et Varangeville), des tonnages importants de soude caustique et de carbonate de soude, des grumes de bois…
Le tout sortait évidemment de franchise. De l’autre côté de la frontière provisoire, à Lagarde, était implanté un bureau de douane Allemand. A. Dross entretenait avec le receveur allemand des contacts corrects mais distants. Le contrôleur allemand d’Avricourt fit un jour une visite à Xures. Sans doute voulait-il jauger cet alsacien qui n’avait pas rejoint sa région d’origine et qui était, en quelque sorte, un déserteur! La date était mal choisie. C’était quelques jours après la chute de Stalingrad! Ce qui donna lieu à quelques propos prémonitoires du français sur la défaite prévisible du III° Reich. L’Allemand ne lui en tint pas rigueur.
À une autre occasion, A. Dross crût bien que son existence allait prendre une tournure dramatique. Pour aller voir sa mère, restée à Sarreguemines, il passait la frontière en vélo, abandonnait sa monture à Dieuze, pour prendre le train, le tout sans papier, puis il rejoignait son poste par le même chemin le lendemain, passant chaque fois par Lagarde.
Mais, ce jour-là, suite à l’évasion du général Giraud, les SS procédaient à des fouilles de tous les moyens de transport. A. Droos demanda à un marinier de le cacher pour lui faire passer l’écluse et rentrer en France. Une pluie tropicale s’abattit sur la région, réfrénant les ardeurs des SS. La fouille de la péniche écourtée, A. Droos tapi dans un recoin de la cabine, sauva sa peau et en fut quitte pour une frayeur dont il se souviendra longtemps.
La vie quotidienne s’écoulait, monotone et difficile : peu de ravitaillement, pas de chauffage et l’incertitude quant à l’avenir; une chambre chez l’habitant, mal chauffée (5 à 6 stères de bois pour tout l’hiver) ; de l’eau gelée tous les matins d’hiver et des repas frugaux dans l’unique bistrot du village. Les douaniers, eux, vivaient en famille à Xures même, sauf un qui habitait Avricourt (7).
Leurs enfants fréquentaient normalement l’école. Des contacts cordiaux avec la population et aucune difficulté avec l’occupant pour une simple raison : il n’y avait pas un seul soldat allemand stationné dans cette zone à plusieurs kilomètres à la ronde. Des relations par la route étaient possibles avec Lunéville et Nancy tous les deux jours.
Vers chaque ville un car à gazogène faisait péniblement l’aller-retour dans la journée, deux trajets de deux heures. L’inspecteur principal (8) – qui portait à l’époque le titre d’inspecteur empruntait de temps à autre ce moyen de transport pour ses contrôles.
Mais il profitait surtout de la camionnette de son frère qui venait régulièrement, pour les besoins de son entreprise, ramasser du lait dans la région.
Au bureau, il n’y avait pas de téléphone. Il fallait donc avoir recours à celui de l’agence postale située à quelques dizaines de mètres. Le courrier fonctionnait à peu près normalement. Les instructions, rares, arrivaient régulièrement, ainsi que le Bulletin douanier, et les traitements étaient versés chaque mois au CCP Le papier était cher et presque introuvable ; il fallait récupérer les vieilles enveloppes et les retourner pour les réutiliser. Très souvent, on se contentait d’entourer les documents administratifs d’une simple bande de papier collée, sur laquelle on écrivait l’adresse.
Quelques incidents, pittoresques ou pénibles, émaillaient cette vie monotone. C’est ainsi qu’un agent de navigation, qui exerçait les fonctions de garde-pêche, ayant pris en grippe le chef de poste des douanes, lui dressa, un jour, procès-verbal pour avoir pêché sans permis dans l’étang de Parroy, à proximité de Xures.
L’affaire suivit son cours et faillit tourner mal pour le douanier qui aurait dû être cité en justice pour délit de pêche et condamné, avec tout ce que cela aurait pu entraîner comme conséquences fâcheuses pour sa carrière. L’action fut arrêtée grâce à l’intervention de la Direction régionale. La faute n’était pas très grave.
La sanction, inattendue et surprenante, le fut beaucoup plus. Elle frappa le garde-pêche qui fut muté d’office dans la vallée de Cayenne (9) comme éclusier. S’il n’a pas porté la douane dans son cœur le reste de sa vie, qui le lui reprocherait ?
Le trafic sur le canal était important. Les mariniers étaient tenus d’éviter tout retard pour respecter leurs contrats et tenter, si possible, de percevoir des primes s’ils parvenaient à diminuer les délais prévus. Aussi les douaniers évitaient-ils de se livrer à des contrôles tatillons, d’autant que les douaniers allemands procédaient à des visites minutieuses et approfondies. Les possibilités de fraude étaient, d’ailleurs, quasiment nulles.
La seule activité répréhensible, mais pas aux yeux des Français, était le transport clandestin de courrier par les mariniers. Les familles dispersées et séparées pouvaient ainsi garder quelques contacts et échanger de temps à autre des nouvelles fraîches. En outre, il avait été décidé que les douaniers ne « visiteraient » pas la cabine des mariniers… pour une raison d’hygiène pourrait-on dire.
En effet, ces locaux étaient toujours d’une propreté remarquable. Et, pour y pénétrer, les mariniers enlevaient leurs bottes et ne gardaient que leurs chaussons. H eut été difficile de demander aux douaniers d’en faire autant !
Mais, dira-t-on, ce canal, les écluses, quelles belles cibles pour les sabotages ! Il y en eut. Plusieurs tentatives plus ou moins réussies au début de l’année 1944, mais pas à Xures. L’écluse de Parroy, à quelques kilomètres vers l’ouest a été plastiquée et rendue temporairement inutilisable à plusieurs reprises. La Gestapo, que l’on attendait chaque fois, ne vint jamais. Les dégâts étaient probablement considérés comme négligeables et les délais nécessaires aux réparations sans grande influence sur l’écoulement du trafic, lent par nature.
Les pratiques administratives courtelinesques ne connaissent pas de trêve. Même en ces temps troublés, il y en eut qui, tout en frisant la débilité, pouvaient avoir des conséquences dramatiques. En 1943, le gouvernement de Vichy demanda à tous les fonctionnaires d’apporter la preuve qu’ils étaient bien de nationalité française ! La réponse concertée en Lorraine fut de renvoyer aux dossiers d’admission dans l’administration. L’affaire en resta là (10).
La guerre se poursuit et change de visage. En juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. La nouvelle se répand dans toute la France. On reprend espoir et certains, dépassés par l’enthousiasme, voudraient bien brûler les étapes. Un policier de Lunéville, qui avait de la famille à Xures, s’emploie à organiser un maquis dans la forêt de Parroy.
Il rameute la plupart des hommes du village qui sont censés créer un nid de résistance. Le receveur des douanes fait remarquer qu’il n’y a pas un seul allemand à plusieurs kilomètres à la ronde et que les troupes Allées sont encore à près de 800 km. Il refuse de suivre le mouvement alors que tous les douaniers partent dans la forêt. Pendant 15 jours, leurs mères, leurs épouses et leurs filles vont chaque jour les ravitailler. Rien ne se passe. Le secteur est toujours aussi calme et la petite troupe rentre bientôt au bercail. La guerre n’est pourtant pas finie et le village va bientôt souffrir cruellement. Un vendredi, à la mi-septembre 1944, les premiers chars américains font une avancée jusqu’à Xures.
Le lendemain matin, ils se retirent sur Avricourt. Le dimanche, une patrouille allemande pousse jusqu’à Xures et, quelques jours plus tard, la Feldgendarmerie rassemble tous les hommes de plus de 18 ans, les embarque dans des camions et les transfère à Lohr, près de la Petite Pierre, dans le Bas-Rhin, au nord de Phalsbourg, où ils sont contraints de creuser des fossés antichars. Cala dure près de deux mois. Un beau matin, les déportés s ‘aperçoivent que leurs gardiens ont disparu : les chars des généraux Massu et Rouvillois sont à quelques kilomètres.
L’aventure des habitants de Xures n’est pas terminée. Les hommes reviennent au village, mais celui-ci a été pillé et miné par les Allemands qui avaient amené avec eux dans la débâcle les femmes, les vieillards et les enfants qui furent déportés jusqu’à Hanovre. Ceux qui réchappèrent au froid, aux maladies et aux privations, ne rentrèrent qu’en mars et avril 1945, rapatriés par la Croix-Rouge.
Le receveur des Douanes avait rejoint sa famille à Sarreguemines. Il se mit à la disposition du sous-préfet et, le 1° mars 1945, il rejoint de sa propre initiative la direction de Nancy dans un convoi militaire. La guerre se terminait et la seconde vie du bureau de Xures prenait fin.
Michel Sarraute
Membre de l’AHAD depuis sa création, receveur régional en retraite
Notes :
(1) Les agents MOUGEOT, MEYER, SCHAELLER et LEBRUGE. Certains étaient mariés et avaient des enfants âgés de 10 à 15 ans. Ils ont presque tous été affectés en Sarre en 1945.
(2) Monsieur BASSET. La direction de Nancy (installée elle aussi au bord d’un canal) avait été créée en raison de la disparition de celle de Metz et de Strasbourg. Elle disparaîtra à la fin de la guerre et sera recréée en 1962.
(3) Ce déclarant était un ancien contrôleur en chef des douanes (grade qui correspondrait aujourd’hui à celui d’inspecteur) qui avait exercé à Xures avant 1914.
(4) Ce déclarant était un ancien contrôleur en Chef des Douanes (grade correspondant aujourd’hui à inspecteur) qui avait exercé à Xures avant 1914.
(5) Certains pensent que ce produit était destiné aux camps d’extermination.
(6) A. Dross, dont la famille habitait Sarreguemines, était en fonction à Forbach avant la déclaration de la guerre. Fait prisonnier, il avait été libéré comme alsacien pour travailler dans une ferme, mais il préféra rejoindre la zone libre. Après un passage à la Direction générale, puis une affectation temporaire à Bordeaux aux entrepôts du Médoc, en septembre 1940, il répondit à une demande de volontaires pour le contrôle des prix à Nancy en fin d’année 1941.
(7) Avicourt, à une vingtaine de kilomètres de Xures : deux villages jumeaux. Un Avicourt se trouve en Meurthe-et-Moselle, l’autre en Moselle, de l’autre côté de « la voie ferrée et de la frontière ». (on appelait couramment « Nouvel Avicourt » le village sis en Meurthe-et-Moselle).
(8) Monsieur SULLEREAU en poste à Nancy. Le receveur d’Avricourt était M. BERVILLE, qui fut, plus tard, Directeur régional à Charleville.
(9) Lieu-dit où le canal de la Marne-au-Rhin rejoint la Meuse par une série d’écluses.
(10) Les Alsaciens et les Lorrains ont une longue habitude de ce genre de réglementations extravagantes. En application d’un décret de 1920, les Alsaciens et les Mosellans nés avant 1918 ont été soumis, dès la fin de la guerre de 1914-1918, à une obligation ubuesque : ils devaient prouver leur nationalité française au moyen d’un « certificat de réintégration dans la nationalité française ». Des instructions données en 1961 et rappelées en 1971 assouplissaient très sérieusement cette procédure vexatoire. Une nouvelle circulaire du Ministère de la Justice est intervenue au mois de décembre 1993 après dépôt d’une proposition de loi des parlementaires d’Alsace et de Moselle; mais l’affaire n’est, sans doute, pas définitivement close !

Cahiers d’histoire des douanes et droits indirects
N° 21
2e semestre 1999