Postes de douane
Ces textes sont extraits du catalogue de l’exposition temporaire “Nicolas Fussler : Postes de douanes” présentée au Musée national des douanes du 6 octobre 2009 au 28 mars 2010. Pour son exposition automne-hiver 2009/2010, le MND avait invité le photographe à présenter ses travaux d’inventaire des bâtiments situés le long des lignes frontières de notre territoire.
Renata Pstrag
De la frontière : [ligne de séparation]

Affiche de l’exposition
Des frontières de l’océan au 15e siècle à celles de l’ouest au 19e siècle, puis à celles de l’espace, de l’art, de l’éthique, le mot frontière a une puissance évocatrice rare. Se confondant avec la limite, ces deux termes à peine prononcés déclenchent à la fois l’imaginaire et l’action : limite à fixer, à atteindre, à dépasser… Si le sens propre de la frontière, administratif et politique, est assez facilement identifiable (limite qui détermine l’étendue d’un territoire ouqui sépare des États), son sens figuré est beaucoup plus délicat à appréhender. D’abord parce que le terme frontière est stratégique : du fait de la séparation qu’il implique, notre compréhension de ce mot varie selon nos croyances, nos valeurs, à des niveaux personnels ou professionnels. L’acception de ce mot reflète notre univers sensible. A un niveau plus large, chaque société se doit de définir ce terme, volontairement ou sous la contrainte de sa propre évolution.
Ensuite, ce mot s’applique, on s’en rend compte, à des domaines très variés : économie, politique, culture, sciences… Par exemple, la limite est un élément important à considérer en histoire de l’art, et les artistes y ont été sans cesse confrontés. Des contraintes de la représentation à celles des techniques, les artistes n’ont eu de cesse d’essayer d’atteindre les limites, de les repousser, pour finalement s’en affranchir complètement au 20e siècle. A contrario, certains, tels les écrivains du courant OULIPO (OUvroir de Littérature POtentielle), ont exprimé le désir de restreindre leur espace de création, et se sont imposés des règles dans le but d’aiguiser leur réflexion. Comme si la contrainte de la limite était fructueuse et porteuse de progrès.
Même une notion aussi fondatrice que celle de liberté a pu faire référence à l’idée de frontière-limite : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (article 4 de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789). Mais le caractère majeur de la frontière-limite est sans aucun doute la séparation qu’elle implique. Ainsi la frontière amène-t-elle à l’idée d’obstacle à assurer ou au contraire à franchir, afin d’empêcher ou permettre une réunion potentielle, scénario digne des meilleures tragédies. Son mode de représentation est donc particulièrement révélateur, et on s’aperçoit que tantôt point tantôt ligne, la frontière peut être dessinée diversement.
A ce lieu fantasmé, idéalisé ou honni, on associe parfois des hommes, éléments de matérialisation de cet espace défini et pourtant mal connu : les garde-frontières, les policiers, les agents de l’immigration, les douaniers. A eux seuls, ces agents portent la responsabilité de la représentation des politiques mises en oeuvre par les Etats. De façon assez étonnante, on se rend compte que leurs lieux de travail, pourtant espaces précis s’il en est, restent éclipsés, comme écrasés par l’ombre des doctrines qu’ils concrétisent. Cette exposition propose de les mettre à l’honneur, grâce à un parti pris artistique significatif, celui de la série photographique. Le travail d’un photographe contemporain sur cette thématique permet de revoir ces lieux hautement symboliques, et de montrer que les questions qui les entourent sont toujours pertinentes. Car sans connaissance de nos limites, nous n’exerçons pas réellement notre liberté.
Sélection de clichés

(c) Nicolas FUSSLER
C e r b è r e
Poste frontière
France, Cerbère
2004
Tirage numérique pigmentaire
H. 40 x L. 50 cm
Cerbère est une commune située sur la frontière franco-espagnole. Si son nom dérive de l’expression latine locus cervaria, lieu peuplé de cerfs, il désigne également le chien à trois têtes de la mythologie grecque qui contrôlait l’entrée des enfers et le fleuve Styx. Cerbère possède ainsi une dimension symbolique forte. Au 19e siècle la contrebande avec l’Espagne se développe autour du trafic de tabac. Elle est principalement maritime et incite l’administration douanière à bâtir un poste frontière en 1841, accompagné d’une imposante caserne encore visible de nos jours. L’arrivée du rail en 1878, à l’occasion de la construction de la ligne ferroviaire avec l’Espagne, participe au développement de la ville, qui atteint ainsi 800 âmes, alors que seule une dizaine de familles y résidaient au début du siècle. Cette aubette d’architecture contemporaine obéit aux mêmes contraintes structurelles et fonctionnelles que celle de Dancharia. De petite taille, située au centre des deux axes de circulation, elle laisse une grande visibilité aux douaniers grâce à une large baie vitrée. Sur la route, les lignes blanches au sol précédées de l’inscription « STOP » matérialisent le lieu du contrôle.

(c) Nicolas FUSSLER
Mu n o
Bureau de douane
Belgique, commune de Florenville, Muno.
2008
Tirage numérique pigmentaire
H. 40 x L. 50 cm
Muno est un petit village dépendant de Florenville en Belgique wallonne. Positionné le long d’une petite route non loin de Sedan, dans une boucle de la frontière, ce poste de douane a été construit sur le modèle d’une habitation individuelle. En effet, le bâtiment présente deux unités architecturales : un avant-corps clairement identifié en tant que « Douane », bien que l’inscription soit presque effacée, et une seconde unité qui s’apparente davantage à un pavillon classique. C’est pourquoi on peut émettre l’hypothèse que s’y trouvaient simultanément un poste de contrôle et une recette de douane, pouvant inclure un logement de fonction. Par son architecture simple, il se fond dans le paysage local. N’étant plus en service, il a été transformé en maison d’habitation.

(c) Nicolas FUSSLER
H e r b o u r e
Bureau de douane
France, commune d’Urrugne, quartier d’Herboure
2009
Tirage numérique pigmentaire
H. 40 x L. 50 cm
Cet édifice est situé dans le quartier d’Herboure, sur la commune d’Urrugne, dans les Pyrénées- tlantiques. Il a été construit en 1932 et immédiatement occupé. Très proche d’Irun et de Hendaye, il s’agit d’un important lieu de passage vers l’Espagne. Sur le modèle d’une maison individuelle, il est constitué d’un soubassement de pierres apparentes et d’un rez-de-chaussée s’ouvrant sur trois arcades en plein cintre. Ce bâtiment avait une fonction de poste et de recette de douane. Un autre bâtiment douanier en tous points semblable est situé à seulement quelques kilomètres d’Herboure, dans le village de Sare. Ces deux postes de douane ont été conçus afin de se fondre dans le bâti préexistant. Il ne s’agit donc pas ici de répondre au schéma traditionnel d’un poste de douane, mais bien d’une volonté affirmée de respecter les traditions architecturales locales. Cette caractéristique a permis, lors de son abandon en 1993, une reconversion rapide de ce bâtiment en maison d’habitation.

(c) Nicolas FUSSLER
S c h e i b e n h a r d
Aubette
France, Scheibenhard
2007
Tirage numérique pigmentaire
H. 40 x L. 50 cm
Cet édifice douanier de dimensions réduites se trouve sur la frontière franco-allemande. L’allure de cet ancien poste frappe par sa petitesse, avec ce soubassement couleur taupe, aux murs d’un bleu pastel, aux tuiles orangées et à la fenêtre fleurie. Cette aubette, bien que répondant a priori aux caractéristiques d’un d’un poste frontière classique, surprend par les finitions apportées depuis sa reconversion en point d’information touristique. On retrouve sur ce cliché les caractéristiques empruntées par Nicolas Fussler à l’école de Düsseldorf : stricte frontalité, cadrage serré, aucune présence humaine… La photographie se veut totalement objective dans le but de devenir le support d’un message documentaire plus large, s’insérant dans une série.

(c) Nicolas FUSSLER
P a s d e l a C a s a
Bureau de douane
France, Pas de la Case
2009
Tirage numérique pigmentaire
H. 40 x L. 50 cm
L’Andorre est un micro-état où vivent 75 000 habitants. Il n’y a que deux routes d’accès : une par le Pas de la Case, depuis la France, l’autre par l’Espagne depuis la ville de Seu d’Urgell, à 2 000 m. d’altitude. Le Pas de la Case ou « passage de la maison » en catalan, désigne la cabane de berger qui était alors la seule habitation de l’endroit au début du 20e siècle. Les postes de douane française et andorrane ont été transférés en territoire français, à trois kilomètres de la sortie du tunnel d’Envalira, lors de la construction de ce dernier en 1999. L’Andorre ne fait pas partie de l’Union européenne. Il s’agit donc d’une frontière sur laquelle se trouvent encore des douaniers en poste fixe. Situé sur un axe transfrontalier majeur, le poste de douane du Pas de la Case dénote par son architecture d’envergure et symétrique, comparable à celle des péages d’autoroute.
Nous remercions vivement le MND et Nicolas Fussler pour leur autorisation de reproduction.
Retrouvez leur activité ici : site du MND et de Nicolas FUSSLER