Paul Claudel, Saint Matthieu (Corona benignitatis anni Dei), 1915 (24/50)
Fils d’un agent du ministère des Finances, Paul Claudel (1868-1955) lui préfèrera la carrière diplomatique, mais se souviendra, au moment de composer son poème, intitulé dans le manuscrit “Saint Matthieu, apôtre et évangéliste”, que la tradition fait du saint patron des douaniers le premier en date des quatre évangélistes.
Saint Matthieu (Corona benignitatis anni Dei), 1915*
C’est Matthieu le publicain qui eut cette idée le premier,
Sachant la force d’un écrit, de coucher en noir sur le papier
Jésus, exactement ce qu’Il a dit et ce que nos yeux ont vu.
C’est pourquoi retrouvant l’ancien outil qui servait jadis à ses calculs,
Consciencieux, tranquille, imperturbable comme un bœuf,
Il commence lentement à labourer son grand champ de papier neuf,
Il fait son sillon, revient, prend l’autre, afin que rien ne soit omis,
Ce que sa mémoire lui offre et ce que dicte le Saint Esprit,
Non point pour un temps seulement, mais pour toute l’Église indivisible,
Le Verbe de Dieu avec nous en ces petites lignes inflexibles.
« En ce temps-là » le Maître dit ceci, vint là, et fit telle action.
Ce n’est pas son affaire de donner aucune explication.
Il n’y a aucune raison de le croire, sinon qu’il dit vrai.
Il n’y a aucune raison à Dieu autre, sinon qu’Il Est.
Et parfois notre sens humain s’étonne, ah, c’est dur ! et nous aimerions mieux autre chose.
Tant pis ! le récit tout droit continue, il n’y a repentir ni glose.
Voici Jésus au delà du Jourdain, voici l’Agneau de Dieu, voici le Christ,
Voici, qui ne changera jamais, le Verbe écrit.
Le nécessaire seul est dit, et partout un petit mot irréfragable
Barre à point nommé l’ouverture de l’hérésie et de la fable,
Pousse un chemin rectiligne par le milieu
De ceux-là qui nient qu’il est homme, de ceux-là qui nient qu’il est Dieu,
Pour l’édification des Simples et la perdition de ceux qui ne le sont pas,
Pour la rage, agréable au Ciel, des savants et des prêtres renégats.

*Source : Paul Claudel, Corona Benignitatis Anni Dei, Gallimard, NRF, 1915