Louis Faudacq, douanier et artiste peintre
Louis Faudacq.
Louis-Marie Faudacq (1840-1916), douanier de son état et dessinateur émérite, a été pendant 40 ans un observateur attentif de la vie du littoral des Côtes du Nord. À travers ses nombreux croquis, carnets de dessins, huiles et aquarelles, son œuvre est un reportage vivant et coloré sur la vie rurale et maritime du Trégor et du Goëlo au tournant des 19e et 20e siècles.
La carrière douanière
Louis Faudacq est issu d’une famille de douaniers. Son grand-père, Louis-Henry Faudacq, né en 1751 à Dieppe, devient est secrétaire de mairie à Bréhat, puis titulaire de la recette des douanes dans cette même île. Il obtient en 1794 la jouissance de l’îlot de Logodec et y développe la culture de la pomme de terre. Muté en Normandie en février 1800, son épouse donne naissance en 1803 à Vasouy (Calvados) à Louis-Désiré, futur père du douanier artiste. Il achève sa carrière en tant que contrôleur des douanes et se retire à Ploubazlanec où il meurt en 1845. Son fils, Louis-Désiré Faudacq devient receveur des douanes, se marie avec Marie-Yvonne-Louis Burril, née en 1820 à Paimpol. Il finit sa carrière comme lieutenant principal des douanes et meurt en 1887.
Louis-Marie Faudacq naît le 19 mai 1840 à Givet (Ardennes), son père étant affecté à cette époque à la frontière franco-belge. Les témoins à la mairie sont deux brigadiers des douanes. Louis-Marie intègre à son tour les douanes comme surnuméraire à l’âge de 18 ans. Il est en poste dans la direction de Dunkerque, puis à celle de Lille entre 1858 et 1868. Il est successivement en poste à Mardick, Dunkerque (commis en 1864 et 1866), Oost-Cappel, Grande Synthe, Riscontont et Labrouckstade.
Pendant ses congés, Louis-Marie Faudacq fréquente régulièrement la région de Paimpol. Après quelques années, il demande une mutation en Bretagne qu’il obtient en février 1868. Il est affecté à La Houle (Cancale) comme receveur puis à Lézardrieux (direction de Saint Brieuc) en mai de la même année. A partir de 1883, il est en poste à Tréguier jusqu’à sa retraite prise le 1er juillet 1900. A ce nouveau poste, il demande un meilleur balisage de la rivière de Tréguier. Il s’intéresse aussi aux amendements marins, notamment au goémon épave récolté à l’Île d’Er (située au large de la commune de Plougrescant et accessible à marée basse) et aux gisements de sable et de maërl du banc du Taureau situé en amont du phare de la Corne.
En 1902, il vient habiter à Ploubazlanec (Côtes d’Armor, pays du Goëlo) à la Lande Saint-Denis, non loin du bourg, sur la route de l’Arcouest avec sa bonne Anna Le Corre. Dans sa maison, il fait construire un atelier avec une grande baie vitrée sur son pignon. Il meurt le 31 mai 1916.
Faudacq l’illustrateur, dit « Gobe la lune »
Louis Faudacq est considéré par ses contemporains comme un original, un personnage qui parcourt le littoral de jour comme de nuit et qui dessine la plupart de son temps. Il est surnommé « Gobe la Lune ». En voici un témoignage : « dès la bonne saison et lorsqu’il y avait clair de lune, nous savions qu’il allait sortir à la tombée de la nuit. Il allait très souvent dans un bois face à la baie de Paimpol, et devait peindre même de nuit, car il avait toujours sur l’épaule sa boîte de peinture ». Son chien Tap l’accompagne dans ses randonnées nocturnes. Faudacq est un personnage distrait, rêveur et noctambule, avec une vie intérieure riche, mais est affable et de bonne compagnie.
Louis Faudacq est autodidacte, sans aucune formation académique. Il travaille avec des manuels techniques classiques. Il s’inspire d’abord de l´école de Barbizon, puis son style se rapproche de celui d’Eugène Boudin, un des premiers peintres français du 19e siècle à réaliser des paysages à l’extérieur d’un atelier. Grand peintre de marines, Boudin est considéré comme l’un des précurseurs de l’impressionnisme. Faudacq privilégie le dessin et l’aquarelle, ne réalisant que rarement des huiles. Il participe peu aux grands salons parisiens (en 1878 et en 1880) et sa notoriété reste confidentielle. Ses oeuvres sont assez peu diffusés, sauf des eaux-fortes et des illustrations pour la presse grand public.
Départ des régates dans l’avant-port de Paimpol (L’inventaire, Région Bretagne).
C’est grâce à ses illustrations, au milieu des années 1870, que Faudacq va obtenir une certaine renommée. Il collabore en particulier à deux journaux, L’Illustration et Sur terre et sur mer, journal hebdomadaire de voyages et d’aventures. Il y rédige quelques articles comme en février 1874 (Les amendements et engrais de mer en Bretagne) et en octobre 1875 (la pêche aux huîtres). A partir de janvier 1886 il collabore à la revue maritime le Yacht, journal de la navigation de plaisance. La société Yacht Club de France, fondée le 15 juin 1867 et patronné par Napoléon III, fait paraître à partir du 16 mars 1878 une publication hebdomadaire intitulé Le Yacht, journal de la navigation de plaisance. Cette revue est reconnue comme une source majeure pour l’histoire maritime à la fin du 19e siècle, traitant aussi bien de marine militaire que de pêche ou de plaisance. Il est fait appel, pour illustrer les articles, à des collaborateurs comme C. Leduc, Georges Roux (illustrateur en particulier des œuvres de Jules Verne), Destrappes ou encore Léon Haffner. Louis Faudacq y participe entre 1886 et 1894, livrant au cours de cette période plus de 80 dessins, gravés sur bois avant publication dans des officines parisiennes spécialisées. Cette collaboration cesse lorsque la revue décide de recourir à la photographie.
Ces illustrations représentent la partie la plus accessible de son œuvre. Elles décrivent souvent des navires de pêche, des caboteurs et des goélettes. Il dessine des sujets comme la pêche des huîtres, le déchargement du sable de mer, des pêcheurs à pied, des régates, le départ des Islandais, des échouages ou simplement des navires en mer. Les aspects de la vie littorale du Trégor et du Goëlo sont privilégiés, mais d’autres régions sont parfois évoquées, comme Dunkerque ou Cancale.
Deux thèmes majeurs sont néanmoins importants pour Faudacq, le développement de la plaisance, avec de nombreuses vues de yachts souvent construits par les chantiers de la région, et les régates. Les régates se multiplient sur les côtes bretonnes à partir du milieu du 19e siècle et sont populaires. Généralement organisées en été, elles permettent à des navires de s’affronter dans différentes catégories. Pour celles de Saint-Brieuc le 15 juillet 1894, on dénombre une course pour les bateaux sabliers, les bateaux de pêche, les bateaux pilotes, les embarcations à voiles appartenant à diverses administrations (douanes, ponts et chaussées, marine nationale…), et yachts classés suivant leur tonnage. Parmi les régates représentées, on note celles de Paimpol, de Perros-Guirec, de Tréguier, de Bréhat ou encore du Légué.
Après 1895, Faudacq réalise seulement des illustrations qui sont des contributions pour des sociétés charitables. Il s’engage en particulier pour les œuvres de l’Adoption des Orphelins de la Mer, fondée en 1897 par les amiraux Albert-Auguste Gicquel des Touches, ancien ministre de la Marine, et Serre, avec des illustrations pour le Bulletin de l’association et la réalisation de cartes postales. Il en assure la promotion dans la région paimpolaise jusqu’à la veille de la première guerre mondiale. Pour encourager les dons, il s’adresse aux familles aisées et leur fait parvenir à titre de remerciement un dessin original. En 1902, un de ses dessins est retenu pour illustrer « L’âme bretonne » de Charles Le Goffic.
Aquarelles et dessins
La grande majorité de l’œuvre de Faudacq est constituée par ses dessins et aquarelles, sur des supports et des formats très divers. Les premières œuvres connues datent des années 1858/1860. Elles représentent des scènes du littoral du Nord ou du Pas-de-Calais sans négliger pour autant l’arrière-pays avec notamment des monuments. Il commence à dessiner en Bretagne bien avant son affectation à Lézardrieux et à Tréguier en 1868, sans doute lors de congés.
Femmes au croc pour les goémons d’échouage au Sillon de Talbert (huile sur toile).
Louis-Marie Faudacq travaille à la mine de plomb, au fusain, à l’encre, à la gouache, à l’huile, à l’aquarelle, au lavis, à la gravure à l’eau-forte, etc. Ses dessins sont dépouillés, mais vivants et suggestifs. Ses croquis sont parfois rehaussés à l’aquarelle, avec des notes concernant les couleurs. Son œuvre est essentiellement basée dans la description de la vie des habitants de la région, avec bien sûr une prédominance maritime. Il s’intéresse donc au cabotage, au développement de la grande pêche vers Islande ou Terre-Neuve, sans négliger les petites pêches côtières ou d’estran, ainsi que l’ostréiculture et la récolte du goémon, activité importante à cette époque. C’est ainsi que son œuvre peut être qualifié de reportage vivant.
Dans son atelier, il retravaille certains de ses croquis pour en réaliser des gravures. Faudacq a publié près d’une centaine d’eaux-fortes de petit format, majoritairement consacrées à des sujets maritimes. Certaine sont diffusées par Eugène Guyot, le galeriste de la Librairie de l’Art moderne, mais en raison d’un faible tirage, la notoriété de Faudacq reste restreinte. Faudacq n’a jamais eu de relations avec des éditeurs parisiens renommés qui auraient pu lui assurer, au travers d’illustrations de grands textes, une certaine célébrité, comme pour Gustave Doré.
Eclectique, il participe en 1910 à la décoration de l’église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle de Paimpol, avec des cartons pour les vitraux Les Naufragés d’Islande implorant Notre-Dame de Bonne Nouvelle et Mgr de la Romagère visitant les cholériques à Paimpol en 1832.
Une œuvre oubliée mais retrouvée
Longtemps, l’œuvre de Faudacq est restée méconnue. En réalité, seuls les amateurs de marine connaissaient ses illustrations réalisées pour la revue le Yacht, mais le grand public l’ignorait. Peu après son décès, le peintre Paul Signac (peintre paysagiste français, proche du mouvement libertaire, qui donna naissance au pointillisme avec le peintre Seurat), qui collectionnait ses œuvres, veut faire connaître le travail de Louis Faudacq. Il tente d’organiser dans les années 1920 une exposition rétrospective. Mais la situation de crise du marché de l’art de l’entre-deux-guerres ne permet pas la réalisation de ce projet. Signac décède en 1935 et Faudacq est oublié peu à peu.
En 1992, certains de ses dessins sont présentés au château de la Roche-Jagu dans l’exposition La mer et les jours. Mais, grâce à la parution en 2003 d’un ouvrage qui lui est consacré, Faudacq, œuvres marines, et à la redécouverte d’un important fonds familial, Faudacq retrouve une certaine notoriété. Ensuite, sont organisées une première exposition en 2004 à Tréguier et une seconde au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Brieuc en 2007, seule institution publique française à conserver des dessins de l’auteur. L’œuvre de Faudacq est un témoignage unique de la vie rurale et maritime des deux pays du Trégor et du Goëlo dans la seconde moitié du 19e siècle.
Un aperçu de son œuvre est consultable sur le site Inventaire de la région Bretagne.
Couverture du livre Faudacq, œuvres marines des éditions Apogée.
Rémy Scherer
Sources
- Site Bretagne expertises, le spécialiste des écoles d’Art en Bretagne.
- Revue Armen n° 218 (avril-mai 2017).
- Inventaire de la région Bretagne.