L’O.D.O.D. : Douaniers Solidaires

Mis en ligne le 1 mai 2023

 

 

 

Nous reproduisons ci-dessous une présentation de l’Œuvre des Orphelins des Douanes (‘O.D.O.D.) par Bernard Batut, ancien vice-président de l’Œuvre des Orphelins des Douanes sous le titre “Douaniers Solidaires”. Elle est extraite du carnet de l’exposition « Les douaniers dans la grande guerre » réalisée en mars 2014 par le Musée National des douanes .

 

L’équipe de rédaction

 


 

 

 

Vivant fréquemment en caserne et souvent en butte à l’hostilité des populations frontalières soumises aux contrôles, les douaniers développèrent un esprit de corps qui conduisit également à un esprit d’entraide. Cette solidarité s’est manifestée concrètement au début du 19e siècle par une institution originale, la « Masse des douanes ». 

 

À cette époque, les douaniers devaient acheter sur leurs propres deniers leur uniforme et leurs armes. Ils mirent donc au point un système d’avance sur rémunération qui permettait aux jeunes recrues de faire face à ces dépenses. Ce système n’avait pas de base légale et fonctionnait grâce au bénévolat des agents, sous le regard bienveillant mais neutre de l’administration. Très rapidement étendue aux dépenses de santé et de logement, la Masse vit ses interventions diminuer au fur et à mesure que se développaient les législations sociales, les mutuelles, les systèmes de retraite. Elle existe toujours aujourd’hui dans son rôle d’aide au logement sous forme d’Établissement Public Administratif. 

 

Les douaniers eurent d’autres occasions de montrer leur solidarité notamment lors du conflit de 1914-1918. Dès le mois d’août 1914 les douaniers sont plongés dans la guerre et leurs familles subissent les pertes, avec les hommes prisonniers, blessés ou tués. Les épouses de douaniers n’avaient pas le droit d’exercer une activité rémunérée hors de la douane, et il n’y avait pas encore de pensions de réversion, pensions d’orphelins ou allocations familiales. Elles se trouvaient donc privées de toutes ressources. Les douaniers en poste dans les régions du sud de la France ou dans les colonies souffraient peu du conflit mais développèrent un sentiment de solidarité vis-à-vis des familles de leurs collègues éprouvés. 

 

En 1914, les douaniers, comme tous les fonctionnaires à l’époque, n’avaient pas le droit de se syndiquer. Ils avaient cependant utilisé la jeune loi de 1901 pour créer trois associations qui rassemblaient les personnels des bureaux (l’Union générale des agents du service sédentaire), des brigades (l’Union générale des agents du service actif) et les officiers. Ces trois associations étaient regroupées dans la Fédération nationale des douanes qui représentait la quasi-totalité des douaniers qu’on appelait « unionistes ». C’est cette Fédération qui fut l’outil de la concrétisation de la solidarité envers les orphelins et les veuves. 

 

L’Union générale des agents du service sédentaire lança un premier appel à la solidarité, aussitôt rejointe par les deux autres associations. Une réunion de la Fédération se tient dès le mois de septembre 1914 à Paris et on y crée une Caisse de secours de guerre et une Œuvre des prisonniers, qui seront ensuite alimentées par les dons des douaniers de France et d’outre-mer. 

 

Une première aide financée par les fonds de la Fédération est versée aux familles éprouvées à l’automne 1914 grâce aux dons ou collectes organisées spontanément par des agents. En juin 1915, une somme de 50 francs est versée par la Fédération à tous les orphelins. Des comités sont ensuite constitués dans chaque direction. Durant l’année 1915, devant l’évolution de la guerre et sa prolongation, il est décidé de porter assistance aux orphelins jusqu’à la fin des hostilités. L’idée est généreuse mais il faut trouver de nouvelles ressources.

 

Elles viendront de multiples sources, de la Société américaine d’aide aux orphelins français de la guerre, de la Fondation franco-canadienne, de la Fraternité américaine, de la Charité américaine de Boston qui organisa la vente d’un bazar au profit des victimes françaises, dont une partie fut attribuée aux orphelins douaniers. Les militants douaniers rivalisent d’ingéniosité pour trouver des fonds : vente d’insignes, organisation de fêtes de bienfaisance, collectes et tombolas et bien sûr dons des douaniers pris sur leurs « parts de saisie » et sur leurs indemnités, collectés par les capitaines ou les receveurs.

 

En 1917, les responsables de la Fédération décident de concrétiser institutionnellement cette solidarité en créant une association consacrée à l’aide aux orphelins et à l’enfance douanière. Les statuts de « l’Œuvre des orphelins des Douanes de France et des Colonies » sont déposés en mai 1918 et paraissent au Journal Officiel du 18 mai. 

 

Mais depuis 1915 l’idée d’aider les orphelins de guerre jusqu’à la fin des hostilités avait évolué et l’ambition des administrateurs de l’Œuvre était alors de les aider jusqu’à leur majorité, 21 ans à l’époque. Il fallait également prendre en charge les orphelins de douaniers tués en service ou morts de maladie ou d’accident. Pour trouver des ressources pérennes pour assumer ces charges, les douaniers firent à nouveau preuve d’une grande solidarité. Le Code des douanes prévoyait que lors de la perception d’une amende douanière ou du produit de la vente de marchandises saisies, une part du total perçu (40%) devait être attribuée aux agents des douanes. 

 

Portrait de Léon Durand (Coll. ODOD)

Après consultation des agents des douanes, le président fondateur de l’Œuvre, Léon Durand, adressa un courrier au Directeur général des douanes et au ministre des Finances, pour les informer que les douaniers avaient unanimement donné leur accord pour qu’un prélèvement de 25% soit effectué sur ces rémunérations accessoires et attribuées à l’Œuvre. Le ministre des Finances, Louis-Lucien Klotz, élu de la Somme sensible aux malheurs de la guerre, fit prendre un décret le 1er juin 1918 qui permit le versement à l’Œuvre de 10% du produit des amendes et confiscations douanières. 

 

Le temps passant, le contentieux douanier augmentant, les ressources de l’Œuvre progressant, il fut possible de verser un secours financier non plus seulement aux orphelins de père mais également aux orphelins de mère. Cette Œuvre de solidarité créée dans la Grande Guerre se prolonge encore aujourd’hui comme en témoignent les quelques 18 000 adhérents de l’association. 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, profitant d’un rappel du versement du fameux 10% qui avait été bloqué pendant l’Occupation, l’Œuvre fit l’achat d’une propriété en Sologne où elle installa une colonie de vacances au profit de tous les enfants douaniers. Le domaine de Chalès a reçu depuis 1948 plus de 40 000 enfants de 6 à 12 ans à ce jour.

 

Depuis 1952 y est aussi hébergé un internat qui accueille les élèves du cours préparatoire à la troisième. Un autre centre de vacances a été créé en 1987, sur l’île d’Arz, dans le golfe du Morbihan pour les enfants un peu plus âgés (13-16 ans). 

 

L’Œuvre a parallèlement créé un secteur d’aide aux enfants handicapés de douaniers. Plus de 500 personnes ont bénéficié d’une aide financière adaptée aux charges nécessitées par la présence de ce handicap.

 

Cette année marque donc le centenaire de l’activité de notre association. Plus que toute autre institution elle traduit la très forte cohésion des agents des douanes qui ont été, et qui sont encore capables de faire vivre ce beau sentiment de solidarité au sein de leur corporation. C’est de la guerre qu’est née l’Œuvre, mais c’est la paix qu’elle répand depuis un siècle dans les familles des douaniers.

 

Bernard Batut,

Ancien vice-président de l’Œuvre des Orphelins des Douanes