Association pour l’Histoire de l’Administration des Douanes

L’hôtel des douanes de Chambéry

Mis en ligne le 1 avril 2019

La direction régionale des douanes occupe au cœur de la ville de Chambéry, le vieil hôtel du marquis de Clermont-Mont-Saint-Jean, un immeuble aux nobles proportions et d’une élégante simplicité.

 

Sa grille et son large portail en fer forgé limitent, face à la croix du Nivolet, la rue Waldeck-Rousseau en bordure de la place du Palais de Justice, plantée de marronniers où trône, majestueux, en bronze, le jurisconsulte Favre, président du Souverain Sénat de Savoie et père du grammairien Vaugelas.

 

De cette place, encadrée par le Palais de Justice monumental et le Musée-Bibliothèque banal et correct on découvre d’abord, au travers de la grille, de gracieux massifs qui associent harmonieusement le vert sombre des fusains, le bleu des sapins, la rouille des prunus et l’incarnat des rosiers polyantha. Puis, au fond d’une vaste cours rectangulaire on voit un immeuble quelque peu courtaud en pierres de taille grises de Vimines, ennobli par trois entrées en plein cintre et par un magnifique toit savoyard à fortes pentes, recouvert de fines ardoises bleutées : c’est l’entrepôt réel des Douanes, qui servit également à la conservation des tabacs de la Régie jusqu’au 1er juin 1914, date à laquelle furent rendus aux Douanes des locaux dont l’ancienne utilisation ne s’expliquait que par une survivance de l’époque sarde, alors qu’une seule administration réunissait Douanes et Gabelles, ces dernières comprenant les monopoles royaux des sels, tabacs, poudres et plombs de chasse.

 

Le bâtiment principal de 28,50m de long sur 22m de large, perpendiculaire à la grille et à l’entrepôt, forme, dans sa grande dimension, la limite ouest de la cour rectangulaire, orientant vers le soleil levant sa belle façade en pierres de taille dures, dites de Lémenc. La construction conserve grande allure avec son vaste perron, les trois ouvertures cintrées du rez-de-chaussée. les hautes fenêtres aux élégants balustres de l’étage et un attique d’une grâce discrète que surmonte une haute toiture d’ardoises grises découvrant un fronton triangulaire qui authentifierait, s’il en était besoin, le pur style Louis XVI de l’ensemble. L’origine nobiliaire de la demeure est attestée par ce qui subsiste au fronton de l’écusson de pierre aux deux clés en sautoir que martelèrent des émules trop zélés du Conventionnel Albitte dépêché en Savoie par le Comité de Salut Public.

 

Ce n’est pas d’ailleurs la seule injure grave qu’ait subie l’immeuble. Le bombardement du 26 mai 1944 a laissé sur la façade de l’hôtel des blessures encore béantes ou mal cicatrisées : pierres largement entaillées, balustres arrachées, encoches profondes bouchées grossièrement au ciment… Le bombardement n’avait pas seulement endommagé l’hôtel. Les bombes avaient aussi démoli le petit immeuble annexe qui lui faisait face de l’autre côté de la cour, en sa partie sud-est, et qui servait au logement du garde-magasin de l’entrepôt et d’un employé de la douane locale. Sur les plans de l’architecte départemental des monuments historiques a été reconstruit un fort joli pavillon Louis XVI qui s’harmonise parfaitement avec l’immeuble et dans lequel la recette principale a pu s’installer à l’aise. Faisant pendant à ce pavillon, côté nord-ouest, subsiste une vieille maison particulière qui dépare quelque peu ce semble mais dont force est bien de s’accommoder. Enfin, on aura complété la description générale mentionnant l’existence d’une deuxième cour à vieux pavés, attenante à la face ouest de l’édifice principal et qu’entourent des communs fort bien conservés dont certains, après avoir servi d’écuries et de remises, sont maintenant convertis en gara­ges.

 

Un passé prestigieux

 

C’est vers 1784 que le mar­quis de Clermont-Mont-Saint-Jean entreprit la construction de l’hôtel qui porte encore son nom. Issu d’une très ancienne famille savoyar­de apparentée à  l’illustre maison des Clermont-Tonnerre, le marquis de Clermont-Mont-Saint-Jean, alors au service du roi de France, dans le régiment des Ardennes, résidait à l’ordinaire en Bugey où la noblesse savoyarde conservait des attaches que n’avait pas complètement rompues l’annexion de cette province par Henri IV. Mais, marié depuis quatre ans à peine, il avait formé le projet de s’installer à Chambéry qui exerçait sur un gentilhomme à la fois français et savoisien, l’at­trait que lui conférait son presti­ge de vieille capitale et où l’on menait une vie de société fort agréable.

 

 

Ayant acquis les terrains né­cessaires, il confia la construction de ce qu’il espérait devoir devenir sa nouvelle demeure à Denis Phili­bert Lapret, habitant Besançon, mais se prévalant du titre d’archi­tecte de Paris, ce qui explique dans une certaine mesure le style typi­quement français de l’hôtel, le seul de son espèce à Chambéry. Les tra­vaux furent conduits par l’entrepreneur Jean Dénarié . Quoi qu’il en soit, les événements contrarièrent les projets du marquis de Clermont­-Mont-Saint-Jean. Colonel du régi­ment de Champagne en 1789, dé­puté de la noblesse du Bugey aux Etats généraux, il se révéla comme un irréductible adversaire de la Révolution et émigra en 1792. Il mit à la disposition de la famille royale de Sardaigne, que ses aïeux avaient dé­jà brillamment servie, ses talents militaires qui lui valurent, avec la faveur du prince, le grade de général et la décoration des Saints Maurice et Lazare. Mais les vicissitudes mili­taires et politiques l’éloignèrent évi­demment de la Savoie devenue dé­partement du Mont-Blanc après que le général de Montesquiou l’eut oc­cupée sans coup férir en 1792.

 

L’hôtel de Clermont-Mont­-Saint-Jean, dont les aménagements intérieurs étaient loin d’être termi­nés, fut confisqué en application des dispositions de la loi sur les émi­grés, et vendu comme bien national le 9 ventôse an VIII, à un certain Louis-Pierre Pollingue, ci-devant avocat au Souverain Sénat, pour le prix de 9 000 francs, ce qui, même en ce temps-là, n’était vraiment pas cher ! Le citoyen Pollingue n’en avait pas moins âprement débattu le prix devant la Commission dépar­tementale : il n’avait pas manqué de faire observer que la ci-devant église des Carmélites, celle de la Visita­tion, Saint-Dominique et le clos Ri­pail n’avaient pas été estimés d’a­près le coût de la construction, mais compte tenu du revenu présumé, le­quel serait absolument nul, au cas particulier, tant que ne seraient pas terminées les réparations et cons­tructions indispensables dont le montant dépasserait certainement 15 000 francs !

 

Mais ces réparations et cons­tructions, si elles furent menées à peu près correctement à chef, fu­rent du moins largement rembour­sées, puisque le 1er mars 1841, la Savoie ayant été rendue à ses an­ciens princes depuis plus de vingt-cinq ans, Jean-Baptiste Pollingue, le fils de Louis-Pierre, vendit 125000 francs l’hôtel et ses dépen­dances aux Douanes et Gabelles Royales qui les occupaient déjà en partie depuis 1827, et en totali­té depuis 1839, pour un loyer an­nuel de 6 600 francs, en tant que locataire.

 

Les douanes à l’hôtel de Clermont-Mont-Saint-Jean

 

Le marquis de Clermont­-Mont-Saint-Jean ne connut point cette honorable transaction. Il avait quitté les armées du roi de Sardaigne en 1814 pour rejoin­dre les Bourbons rentrés à Paris, qu’il servit en qualité d’inspecteur des gardes nationales de Seine-et-Marne, puis comme ultra à la Chambre des Députés. Il était mort en 1827 sans avoir réalisé son rêve de vivre à Chambéry, dans l’hôtel qu’en définitive il n’avait pu à aucun moment habiter. On peut le regretter car le gentilhomme d’ancien régime évincé, était, à n’en point douter, de meilleur goût que les Pollingue, et il aurait vraisembla­blement terminé dans un meilleur style l’intérieur resté inachevé en 1792 et n’aurait certainement pas, par exemple, installé d’aussi médio­cres escaliers dans une bâtie par ailleurs si pleine d’élégance et de noblesse.

 

Les Douanes et Gabelles Royales, leur directeur et sa famil­le ainsi que les services régionaux et locaux, avaient enfin trouvé un cadre en rapport avec l’importance économique et fiscale de leur admi­nistration. Certes, on aurait peut-être pu remarquer que les rédac­teurs, secrétaires, commis et expéditionnaires étaient parfois volontiers installés dans les combles, alors que les beaux appartements étaient spé­cialement réservés au directeur et au receveur ! Mais cela ne choquait alors vraiment personne et les petits emplois eux-mêmes n’en demeu­raient pas moins entourés d’un pres­tige qui paraissait, dans cette heu­reuse époque, largement se suffire à lui-même…

 

La Savoie se tourne vers la France

 

Cependant, les années pas­saient, inexorables, et la Savoie, quelque peu délaissée par ses princes de plus en plus italianisés, tour­nait ses regards vers la France, lais­sant aller son coeur où coulaient ses rivières. Qu’en pensait-on dans le vieil hôtel de Clermont-Mont-Saint-Jean ? Ses murs ne l’ont pas rappor­té, mais on s’y entretenait certaine­ment de l’éventualité du rattachement à la France qui posait des pro­blèmes douaniers de première im­portance qu’évoquaient avec une chaleur surprenante les journaux locaux de l’époque. Les employés libéraux devaient être réticents comme leur journal, fort bien disposé à l’égard de la Maison de Savoie que ses visées sur Rome ren­daient anticléricale, et favorable aux carbonari, tandis que les conservateurs trouvaient dans l’Em­pire restauré en France des garan­ties d’ordre et de défense de la reli­gion. Mais toutes ces divergences fu­rent balayées par la tempête extra­ordinaire d’enthousiasme qui défer­la sur la Savoie lors du plébiscite unanime qui ratifia l’annexion de la Savoie à la France au mois de mai 1860.

 

 

En la circonstance on se com­porta très bien à l’hôtel de Cler­mont-Mont-Saint-Jean puisque l’ad­ministration impériale conserva, avec la plupart de ses collaborateurs ayant opté pour le nouveau statut, le titulaire sarde de la Direction de Chambéry qui s’y trouvait alors, M. Vignet, lequel quitta ainsi, sans changer de fauteuil, le service du roi de Sardaigne pour passer à celui de l’empereur des Français. L’hôtel de Clermont-Mont-Saint-Jean reçut alors, avec les nouveaux sceaux, re­gistres et imprimés de l’Empire, les archives de la Direction de Greno­ble, désormais supprimée, les lignes de douanes étant reportées aux nouvelles frontières du territoire. Il accueillit également, pour peu de temps d’ailleurs, en qualité d’entre­poseur des tabacs, M. Grandthoran­ne, consul de France en Savoie, que l’annexion privait de son emploi mais qui obtenait, d’une administra­tion déjà fort bienveillante, cette provisoire compensation.

 

La fièvre du changement de régime étant tombée, l’hôtel de Clermont-Mont-Saint-Jean ne con­nut plus d’autres vicissitudes que celles inhérentes aux changements de ses occupants, certains direc­teurs apportant à l’immeuble quel­ques améliorations de détail, tel celui, fastueux, qui avança de ses propres deniers le prix de la réfec­tion, en belles lames de chêne, du plancher du salon et n’obtint que longtemps après, et par paiements échelonnés, le remboursement d’u­ne dépense jugée excessive en haut lieu, et en tout cas irrégulièrement engagée !

 

Les marques de la guerre

 

La chute de l’Empire, la guer­re de 1914 passèrent sans laisser de traces sensibles sur l’hôtel qui, conservant sa grâce un peu hautai­ne, semblait défier les atteintes du temps. Pourtant, l’année 1939 mar­quait le centenaire de l’installation définitive des Douanes et Gabelles sardes dans l’hôtel, et l’année 1941, celui de son acquisition en toute propriété par la même administra­tion. Mais qui pensait à des com­mémorations plus ou moins officiel­les en ces jours d’angoisse et de deuil ? Durant l’occupation allemande, le vieil hôtel de Clermont­-Mont-Saint-Jean abrita comme beaucoup de maisons françaises les  espoirs du pays opprimé. Un jour de janvier 1944, il reçut la visite des soldats nazis venus arrêter le directeur régional, son chef de bureau, et un certain nombre de ses collaborateurs soupçonnés, non sans raison, de complaisance envers les maquisards qui, la veille, avaient emporté les armes et les chaussures des douaniers de la circonscription, emmagasinées à la Direction. L’a­venture faillit tourner au tragique. Un autre jour, le 26 mai 1944, ce furent les avions américains, avant-coureurs de la Libération, mais qui, pour atteindre leur but, semaient aveuglément la mort et la destruction. Les bombes tom­bèrent dans la cour d’honneur, arrachèrent pilastres, grilles et por­tail, écrasèrent le petit pavillon du garde-magasin, brisèrent les fenê­tres et démolirent les cloisons de l’immeuble principal… L’alerte fi­nie, le personnel remonté des caves où il s’était réfugié, resta frappé d’une stupeur douloureuse en pré­sence du désastre atteignant l’élé­gante maison qui lui paraissait sym­boliser la pérennité d’une vénérable administration et qu’il lui fallait quitter, il le craignait alors, pour toujours.

 

On sait ce qu’il en advint. L’hôtel de Clermont-Mont-Saint-­Jean a été heureusement réparé, le pavillon reconstruit. On en a profité pour aménager les locaux de maniè­re à procurer aux employés, rapide­ment réinstallés, des conditions de travail meilleures, dans des pièces claires et spacieuses. La Direction régionale des Douanes occupe tou­jours l’hôtel de Clermont-Mont­Saint-Jean. Tous les amis du vieux Chambéry, sensibles à l’appel des anciennes maisons qu’anime une âme perdurable, arrêtent volontiers d’aventure leur regard sur la belle pierre ronde, taillée en forme de pin qui surmontait naguère l’un des pi­lastres démolis du portail d’hon­neur. Elle repose désormais, ainsi qu’une urne remplie des cendres d’un passé lourd d’histoire, au cen­tre d’un coquet massif de roses in­carnat, dans un angle discret de la grande cour de l’hôtel de Clermont­-Mont-Saint-Jean. Tableau chargé de mélancolie, de souvenirs et d’espé­rance !..

 

 

Raconté par Monsieur Faure, directeur régional honoraire des douanes.

 

Cahiers d’histoire des douanes françaises
N° 20- 1999
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